Rencontre avec le metteur en scène de la pièce Hamlet 60 : Philippe Mangenot.

À l’occasion des représentations d’Hamlet 60  au Théâtre de la Renaissance du mardi 1er au vendredi 4 décembre 2015, nous sommes partis à la rencontre de son metteur en scène Philippe Mangenot. Celui-ci a participé en 1992, lors de ses études d’ingénieurs, à la création de la section Théâtre-études qui existe encore aujourd’hui à l’INSA. Il a ensuite travaillé pendant plus de 10 ans au Théâtre les Ateliers à Lyon. En 2007 il a fondé la compagnie  Théâtres de l’Entre-Deux où sont mises en scène des pièces de manière contemporaines comme Dom Juan, Tartuffe ou comme ici Hamlet.

Vous semblez consacrer votre énergie aux écritures contemporaines en tant que metteur en scène mais aussi comédien. On note un côté pédagogique à vos pièces . Ce côté est-il présent dans Hamlet ?
Philippe Mangenot : L’aspect pédagogique, il est plutôt en amont des créations car une création en tant que telle est un travail artistique qui n’a rien de pédagogique. En revanche, j’aime bien que dans le travail de création la compagnie puisse développer une travail en amont des représentations au sein des lycées qui ne sera d’ailleurs pas un travail pédagogique mais qui aura des fonctions pédagogiques qui consistera à aller voir des élèves et plutôt que de leur parler d’une manière pédagogique des pièces. Le but est de s’emparer d’un fragment de la pièce  (en l’espace d’une  heure ou deux de temps) dans une salle de classe de faire du théâtre ensemble. Ce principe là de transformer ces rencontres en ateliers vivants court-circuite souvent les idées reçus que les élèves (lycéens et collégiens) peuvent se faire sur le théâtre. Ils prennent conscience, lorsque l’intervention se passe bien et dans 95% des cas c’est une expérience formidable, qu’en un espace de temps très court où l’on fait du théâtre ensemble ; le désir de venir voir une création d’un texte contemporain ou d’un texte exigeant comme Hamlet se voit exacerbé alors que si ce travail n’avait pas été fait en amont on peut penser que le théâtre allait leur être imposé par l’enseignant. Il est très gratifiant pour moi de voir que souvent à l’issue de ces interventions, il y a des lycéens qui de leur plein gré ont envie d’aller au théâtre sans que ce soit imposé par le système éducatif. Certes il est vrai que je mets souvent cet aspect là en avant (que ce soit dans les dossiers ou dans le travail de la compagnie) mais avant tout il s’agit d’un travail très concret et pratique sur le texte en fait, en le plaçant au centre du travail.

© Bob Morane
© Bob Morane

Justement le fait que vous parliez du texte m’amène à une deuxième question pourquoi avoir choisi une nouvelle traduction d’Hamlet (écrite par André Markowicz) ?
Tout le projet d’Hamlet 60 est parti d ‘une rencontre avec André Markovicz qui est le traducteur que j’ai choisi. Lorsque l’on monte Hamlet en français dans le fond tant qu’on a pas précisé le traducteur, il y a autant de versions que de traducteurs. J’ai donc mesuré toute l’importance de la traduction et il se trouve que la rencontre avec Markovicz a été déterminante parce que c’est lui qui m’a donné envie de monter la pièce mais c’est lui aussi qui m’a donné envie de monter la « pièce sur la pièce ». J’ai eu envie de travailler sur Hamlet  après sa rencontre mais je me suis dit que le cœur du projet serait aussi de partager avec le public tout l’apport et la spécifité d’André Markovicz dans son travail sur Shakespeare. D’où l’idée d’Hamlet 60. C’est à dire que je m’amuse à une sorte  d’écoulement du temps en  condensant la pièce la plus longue de Shakespeare en 60 minutes, il y aura donc effectivement 60 minutes entre la naissance et la mort d’Hamlet sur le plateau, et là je respecte le texte même si je le condense. Cependant, à de nombreuses reprises je suspends le temps de la fiction, de la représentation simplement en inclinant le sablier et je rentre dans une discussion presque dramaturgique avec les spectateurs. Je fais ce qui a lieu parfois avant ou après dans des rencontres et je l’intègre au cœur même de la représentation comme des moments où, tout à coup, je m’autorise à arrêter la pièce de Shakespeare dans des endroits très particuliers, sur les grandes questions, le grand mystère de la pièce pour réfléchir avec le public d’une manière à la fois drôle et si possible pas trop pédagogique. C’est une sorte de dramaturgie active où l’on se mettrait à réfléchir ensemble sur ces points de la pièce qui souvent passent très vite d’ailleurs. On retrouve ici une particularité de la pièce de Shakespeare, il y a des énigmes absolument incroyables mais qu’il faut déceler, car elles se jouent sur un mot voire une réplique et ont des répercussions sur l’ensemble de la pièce.

Le personnage d’Horatio est mis au centre de votre version. Celui-ci est meilleur ami d’Hamlet. Pourquoi l’avoir choisi lui comme  narrateur  de la pièce et non pas Hamlet par exemple ?
Hamlet Fond Nocturne LightMais parce que Shakespeare nous tend une perche formidable ! Dans le fond chez Shakespeare il a cette fonction là déjà ; il n’interfère jamais dans les actions et dans l’action de la pièce ; c’est l’ami et le confident d’Hamlet. C’est celui qui va nous raconter, déjà chez Shakespeare, il aura ici cette fonction de narrateur puisqu’il va nous lire les aventures d’Hamlet lorsqu’il va être envoyé en Angleterre en bateau, lorsqu’il va retourner le piège de Guildenstern et Rosencrantz et puis surtout l’idée m’est venue d’une première réplique mystérieuse d’Horatio : quand on lui demande s’il est là il répond en anglais « a piece of him » qui est souvent traduit par « un bout de lui // un morceau de lui // une part de lui » et André Markovicz traduit ça par « oui, son début ». Cette traduction semble un peu énigmatique mais la réplique l’est déjà. Cependant, à la fin de la pièce, au moment où Hamlet meurt, c’est à dire au bout de 4h30 de représentation, on apprendra de la bouche de celui-ci une information capitale qui nous permettrait de reconsidérer le sens initial de cette première réplique d’Horatio. Cette information est qu’Hamlet demande à Horatio de vivre pour dire son histoire. C’est Shakespeare qui fait de lui, à la fin de la pièce, celui qui va continuer à vivre pour raconter son histoire. Justement cette chose là est présente chez Shakespeare donc ce n’est pas une invention, j’ai tiré ce fil là et du coup je démarre la pièce Hamlet 60 par la mort d’Hamlet pour faire d’Horatio celui qui va raconter aux gens toute l’histoire. En faisant mourir Hamlet au tout début de la représentation je fais d’Horatio le narrateur, il va donc nous raconter toute l’histoire d’Hamlet de sa naissance à sa mort. Dans le récit d’Horatio on va évidemment retrouver la mort d’Hamlet, une scène qu’on aura déjà eu une première fois et qui ne sera, bien évidemment, pas traitée de la même manière sur le plateau.

Vous serez seulement 6 comédiens sur scène. Allez-vous adapter les répliques sans forcément prendre compte du personnage associé ?
Hamlet-60-3©Bob-MauranneCe n’est pas exactement ça. Effectivement on sera 6 pour jouer une trentaine de rôles mais je n’adapte pas les scènes en fonction de ça. C’est l’inverse, on est 6 pour jouer tout les rôles donc on trouve des solutions théâtrales simples et effectivement j’ai tenu à ne pas figer le spectacle dans une distribution habituelle avec un personnage par comédien. Non seulement on sera 6 pour jouer tous les rôles mais en plus les 5 autres comédiens (puisque Philippe Mangenot joue Horatio exclusivement) vont à un moment ou un autre jouer le rôle d’Hamlet, à partir du moment où Horatio décide de raconter toute l’histoire d’Hamlet, il décide de le faire avec une troupe de théâtre et en fonction des scènes, ce sera donc tel ou tel comédien qui va jouer tel ou tel rôle. Pour le spectateur, il suffira qu’il suive des signes simples liés à l’identification des personnages, qui deviennent des signes presque symboliques mais qui permettront au public de ne pas se perdre et quand on voit la couronne du roi on sait que c’est Claudius, quand on voit une grande fraise on sait que c’est Polonus, quand on voit une chemise blanche par exemple c’est Hamlet mais ces éléments vont tourner entre tous les comédiens, on incarne donc une parole plus qu’un personnage dans la pièce. Et il se trouve que dans la pièce de Shakespeare, Hamlet est tour à tour violent, épris d’amour pour Ophélie ou extrêmement actif de temps en temps. Le fait de changer de comédien peut presqu’être un appui formidable pour le rôle et la pièce, c’est-à-dire que cela rend le personnage complexe et plutôt que de l’enfermer dans une carapace charnelle jusqu’à la fin selon le comédien que vous choisissez (âgé ou jeune par exemple). D’ailleurs, je m’amuse au début de la représentation à faire un petit « sondage » auprès des spectateurs sur l’idée que l’on se fait du rôle. La plupart du temps ce sont des idées reçues encore une fois ; Hamlet et certaines de ses répliques sont devenus presque des slogans publicitaires et on se fait une idée de la pièce et du rôle qui est en fait très éloigné du texte de Shakespeare dans le fond. L’auteur nous donne des informations trèss concrète sur le personnage qui (et ce fut l’une des découvertes) sont souvent très éloignés de ce que l’on imagine du rôle.

Concernant la mise en scène , êtes vous parti sur un type chargé ou à l’inverse sur des décors, des éléments sobres ?
Effectivement on ne s’encombre pas d’un dispositif scénographique lourd avec  un décor imposant, des costumes, etc. Mais encore une fois c’est pour être fidèle à la pièce. Le théâtre de Shakespeare pouvait  parfois se dérouler dans une taverne où le combat d’épée se faisait avec 3 cuillères ; il faut trouver les artifices qui nous donnent la sensation de cette réalité mais en assumant le fait d’être au théâtre. Il ne faut pas grand chose en fait pour faire du théâtre, comme un enfant qui jouerait dans sa chambre, il ne lui faut pas grand chose tout à coup pour transformer une figurine, se déguiser. On fait le pari de placer le texte au centre. Si les comédiens ne se masquent pas derrière un costume, un masque, ou encore un dispositif scénographique lourd, le théâtre peut continuer à exister encore plus que l’espace scénique (qui viendrait imposer aux spectateurs une lecture de la pièce) mais cela n’empêche pas l’imaginaire du spectateur de fonctionner. Lorsque l’on part en tournée pour ce spectacle, on part avec une petite camionnette avec une malle de costumes et quelques accessoires. Cela n’empêche pas pour autant qu’il y ait eu un travail sur la lumière, ça  reste du théâtre volontairement pauvre.  Il se trouve que je travaille avec Gwenaël Morin au théâtre du Point du Jour et lui aussi travaille dans cette « pauvreté » ; chez Gwenaël Morin il n’y a ni costume, ni lumière, ni décors. Je reste dans une certaine cohérence artistique on va dire.

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Avez vous effectué des interventions dans la région Lyonnaise pour ce spectacle ?
Il y a eu toute une série d’interventions (Université Lyon 2, Lycée à Tarare,Lycée Saint-Just, Lycée Edouard Herriot, Lycée Branly), d’actions très concrètes au sein d’établissements qui permettent non pas de préparer les élèves mais de favoriser le fait que l’écoute lors de la représentation devienne une écoute active de leur part ; ils ont déjà interprété un rôle, ils sont déjà rentrés dans les énigmes de la pièce. C’est une manière de prendre la pièce là où le rendez-vous a lieu parce que souvent, dans le cadre de mon travail au théâtre des Ateliers, il y a longtemps, les séances scolaires étaient de véritables échecs. Tout le monde (les enseignants, le théâtre) mettait toute la bonne volonté pour faire que cette rencontre ait lieu mais souvent cette rencontre n’avait pas lieu et on est presque sûrs que si ce rendez-vous est raté les jeunes ne retourneront pas au théâtre en fait. C’est terrible de se dire ça, que rien ne se déclenche à ce moment là. C’est pour cette raison que je me dis qu’il faut aller les voir en amont afin de les inviter à venir au théâtre mais il faut que l’artiste fasse le premier pas au sein de l’établissement scolaire pour faire en sorte que la rencontre ensuite soit réussie quand elle a lieu dans le théâtre.

Propos recueillis par Camille Pialoux

3 pensées sur “Rencontre avec le metteur en scène de la pièce Hamlet 60 : Philippe Mangenot.

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