Rencontre avec Véronique Bettencourt, en répétition aux Ateliers pour le Fantasme de l’Echec

La Compagnie Fenil Hirsute présente du 9 au 13 décembre sur la scène des Ateliers de Lyon, en coproduction avec le Théâtre de la Croix-Rousse, sa dernière création Le Fantasme de l’échec, théâtre documentaire, musical et philosophique sur la quête du comédien et la nécessité de la reconnaissance. En plein travail scénique aux Ateliers, Véronique Bettencourt a accepté de se livrer sur sa toute première mise en scène. Rencontre avec une artiste et intellectuelle passionnée.

Vous présentez votre dernier spectacle Le Fantasme de l’échec sur le plateau des Ateliers. Il s’agit en fait d’une reprise…
Véronique Bettencourt : Il y a eu plutôt des chantiers un peu successifs d’un travail qui était à la fois un projet de film documentaire et de spectacle. Là, c’est la première fois que nous pouvons poser trois semaines tout notre bazar et tout notre matériel filmique pour chercher. Il y a eu trente-cinq minutes de présentation à l’Élysée, un premier jet que nous avons pu présenter au public avant de poursuivre. On avait une base qui nous a donné l’idée de poursuivre le casting des personnes interrogées. Le casting est fait de gens que je connais, mon réseau d’artistes de toujours. Le spectacle raconte le périple de Solange, une sorte de double fictif, qui va de Lyon à Paris. Sur ce parcours, elle retrouve des artistes qui sont des amis d’enfance, des élèves de Beaux-Arts, des professeurs… et tous ces entretiens sont des entretiens réels.

On a l’impression d’entendre l’histoire de beaucoup de comédiens, celle du comédien provincial qui monte à Paris pour réussir…
Je m’amuse avec ça, avec cette idée qu’elle monte à Paris pour voir. Le prétexte est de retrouver tous ces artistes, tous genres confondus – écrivains, musiciens, poètes, cinéastes – et qui vivent économiquement et géographiquement différemment. Ça questionne l’endroit où on vit, la campagne perdue notamment, avec Paris pour finir. La scène de Paris convoque une dizaine d’artistes, avec de multiples écrans qui se répondent sur différents sujets.

Parlez-nous de la dimension burlesque du spectacle. Est-ce un regard d’auto-dérision sur l’échec de l’artiste ou une critique du regard que porte la société sur ces artistes ?
C’est un mélange de tout ça. On a aussi des moments plus douloureux. On suit le parcours de Solange, qui est un peu le mien, et ses projets qu’elle a voulu mener à bien, avec le refus des commissions par exemple. Le succès et l’échec font partie du parcours de l’artiste. Le départ était d’aller voir des gens qui ont mon âge et qui continuent malgré l’échec : si le moteur n’est pas le succès, qu’est-ce que c’est ? De fil en aiguille, la question de savoir comment on se débrouille avec la vie et avec son art m’a beaucoup intéressé.

C’est un problème assez générationnel, la recherche du succès rapide, sans forcément de savoir-faire derrière. Est-ce une critique d’une certaine culture centrée sur la gloire furtive ?
Il n’y a pas forcément critique mais en tout cas questionnement. Les paroles des uns et des autres m’aident à répondre à des questions, du moins j’espère. L’idée est qu’on se pose des questions, même si on n’apporte pas de réponse, mais qui soient prétexte à la rencontre. Il y a parmi les artistes interrogés une artiste engagée qui prend une parole très forte, très vindicative envers cette société. Le spectacle commence comme une conférence, un dialogue entre un personnage de sociologue et Solange, mon double : on vire par moments dans une certaine fantaisie avant de reprendre chacun nos personnages, lui sociologue et moi artiste. Les paroles réelles et documentaires vont rythmer le spectacle et aborder diverses thématiques comme l’argent, le succès rapide…

© Louise Kehl
© Louise Kehl

Cette quête est-elle née d’une frustration, personnelle ou non, de ne pas être reconnue, au point de vouloir porter ce message sur scène ?
L’idée était de jouer avec cette question un peu douloureuse car au bout du compte, j’ai l’impression que toutes ces paroles ouvrent des portes sur la vie, sur un rapport au monde qui fait que cet échec ou cette réussite, c’est un peu vain. Qu’est-ce qu’on tire d’une gloire ? Plus d’argent ? Plus de gens qui vous écoutent ? Il y a des artistes qui racontent que chanter devant trois personnes peut être un bonheur absolu si l’écoute est totale. D’un autre côté, jouer devant une salle vide est terrible. Donc je ne parlerai pas de frustration. J’ai un parcours un peu bizarre : j’ai toujours eu des projets parallèles, en travaillant beaucoup aussi pour les projets des autres. Le jour où je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de mes propres projets, j’ai commencé à être confrontée à la réalité. On commence alors à entrer dans un système où on va avoir un peu plus d’argent. À un moment donné, sans argent on n’est plus suivi et on n’a plus envie non plus d’embarquer les gens éternellement dans nos affaires. Je mets vraiment en parallèle mon parcours de vie et cette question plus générale de la réussite. J’aime bien cette idée de Solange Dulac et ses grands questionnements. J’ai envie de partir sur une petite trilogie où je questionnerai également la croyance et la foi, mais également la politique. Ça part de questionnements assez naïfs, vers une réflexion plus philosophique.

Vous allez donc de plus en plus vers un théâtre citoyen ?
Oui, c’est vrai ! J’ai envie qu’il reste aussi documentaire et chanté, car j’aime bien chanter. La musique sur scène permet des décalages et une certaine légèreté. Et c’est prétexte aussi chaque fois à des recherches nourries de lectures de sociologues. Tout notre petit dialogue chanté est ainsi constitué de propos sociologiques.

Sur le spectacle, vous êtes aidée par des philosophes ou des sociologues ?
Non, pas du tout ! J’ai parfois des amis qui font des retours, mais les choses se fabriquent petit à petit et aussi à partir des matériaux documentaires. Ce sont plutôt les entretiens qui dirigent le spectacle. Et les thématiques.

À partir d’un tel foisonnement documentaire, comment construit-on un spectacle ?
J’ai eu la chance de le construire petit à petit, chantier par chantier. Ça fait cinq ans que je suis dessus. Au départ, je voulais en faire un film. Finalement, j’ai commencé à travailler sur scène avec Stéphane Bernard. J’arrive avec une base, mais que l’on retravaille beaucoup. Une résidence de trois semaines ici permet de faire beaucoup d’allers et retours sur le spectacle à partir d’un scénario que j’ai relativement écrit. Les chansons par exemple sont déjà faites, avec l’aide d’un musicien que je connais beaucoup.

Travaillez-vous avec des artistes que vous connaissez bien, qui savent ce que vous voulez ?
Exactement. Autant les comédiens, que le musicien et les techniciens. Je travaille aussi avec Yves Charreton depuis une douzaine d’années et il a ici un regard sur le projet très important, car je suis à la fois comédienne et metteuse en scène. C’est un peu difficile de laisser totalement la mise en scène à quelqu’un d’autre car je suis partie prenante : c’est un peu moi sans être tout à fait moi.

Comment met-on en scène un spectacle en étant à la fois comédienne et metteur en scène ? Comment parvient-on à le diriger de l’intérieur ?
Ça se fait beaucoup dans l’échange. J’ai de très bons comparses avec moi. Je fais aussi quelques allers et retours en salle, mais le regard d’Yves nous est très utile, même s’il ne met pas en scène. Ça se fabrique par petites phases, et ça se poursuit plutôt bien. On a fixé pas mal de choses, à partir d’éléments travaillés et des interactions avec les vidéos. Par exemple, dans le dialogue que Stéphane a avec l’astrophysicien, on a arrangé un peu la scène car à la base, ce n’était pas du tout conçu comme un dialogue, il s’agit d’une interview. Il y a encore des éléments à inventer, même si le squelette est bâti. Et puis, le texte est là bien sûr, j’arrive toujours avec un scénario écrit.

© Louise Kehl
© Louise Kehl

Parlez-nous de la scénographie que vous définissez comme une « povera » .
Le dispositif est assez simple, mais il y a une évolution scénique : le spectacle commence avec un petit écran et nos deux présences. Ça m’amuse de parler de « multimedia-povera » car on utilise de la vidéo, mais de façon très cheap, « povera » faisant référence à l’arte povera italien.

Quel sens trouvez-vous dans le fait de jouer ce spectacle aux Ateliers ?
J’en suis déjà ravie. Les Ateliers sous Gilles Chavassieux ont beaucoup soutenu le travail d’Yves Charreton. J’ai beaucoup aimé jouer à l’époque où Gilles Chavassieux dirigeait Les Ateliers. Je suis très heureuse de faire partie de la programmation de Joris Matthieu qui me va bien, qui part sur des terrains expérimentaux, du théâtre qu’on n’a pas tellement l’habitude de voir à Lyon. Et puis il a été assez audacieux de me programmer avec mon affaire ! (Rires)

Quelles sont vos influences théâtrales ?
Quand j’avais vingt ans, j’ai adoré le duo Grand Magasin, qui vient de la danse, avec une proposition très particulière, très ludique et où le texte est très présent. J’ai beaucoup suivi leur travail. M’intéressent aussi des propositions comme Germinal, d’Antoine Defoort et Halory Goerger de L’Amicale de production. En fait, je ne viens pas du Théâtre mais des Arts plastiques. Et la dimension plastique, comme celle de la performance, m’intéresse au théâtre, même si ma proposition n’est pas plastique à proprement parler par rapport à d’autres spectacles programmés ici. C’est ma première mise en scène, même si je fais du théâtre depuis longtemps et si j’ai cosigné le dernier Sylvie de Gérard de Nerval. Mais c’est un projet d’Yves au départ. Yves m’avait convié sur son projet August August pour lequel il avait besoin d’une vidéaste. Et puis je suis rentré petit à petit dans son univers, marqué par le poème théâtral, ce que je trouve assez beau et assez juste. Je me suis vraiment retrouvée plastiquement avec Yves, dans ce côté bricolage et notamment bricolage à vu. Dans tout son théâtre où il y a du bazar, on a l’impression que ça s’invente et je m’y retrouve. Je me suis senti rapidement dans un univers où j’avais une place.

Un de vos acteurs sera doublé lors de votre tournée à Genève. Comment vous envisagez cette reprise, dans la mesure où l’échange avec vos comédiens est important dans la création du spectacle ?
On ne sait pas encore. Pour l’instant, le spectacle se joue cinq jours ici et dix jours en mars à Genève. On n’aura pas le temps de tout modifier donc a priori, Jean-Christophe Vermot-Gauchy, qui reprendra le rôle, se fondra dans le travail que l’on a fait. Évidemment, il sera très différent de Stéphane Bernard, d’autant que je le connais aussi assez lunaire. Je suis un peu fragile alors je trouve que c’est assez beau d’avoir des « rocs » comme Stéphane et Jean-Christophe pour partager le plateau avec moi. J’aime bien ce mélange, cette complémentarité que l’on peut avoir. On s’attire un peu dans nos faiblesses et nos atouts.

Propos recueillis par Yves Desvigne


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