Interview de Nathalie Azoulai, auteure de Titus n’aimait pas Bérénice

Ancienne normalienne, agrégée de lettres, Nathalie Azoulai est l’auteure de six romans, de Mère agitée (2002) à Titus n’aimait pas Bérénice (2015) paru chez P.O.L, et qui figure sur plusieurs listes de prix littéraire. Nominé au prix Goncourt, son roman lui vaudra le prix Médicis 2015.

Votre roman met en scène une Bérénice moderne, une héroïne en proie à un chagrin d’amour. Mais au lieu de se tourner vers des auteurs contemporains, des femmes comme elle, qui auraient connu le mal amoureux, elle va se tourner vers un homme du passé, Racine. Pourquoi ? Pourquoi ce regard masculin sur le chagrin féminin ?

Alors de manière circonstancielle, je dirai que c’est parce qu’elle entend un vers au cours d’une conversation, un vers d’Antiochus dans Bérénice plus précisément.  Et ce vers va lui faire tendre l’oreille et entendre quelque chose qui ressemble à sa douleur. Voilà pour les circonstances. De manière plus structurelle, ce qui se passe, c’est qu’elle se retrouve en rupture avec le masculin suite à cet abandon, et elle a besoin de renouer avec le masculin. Elle a besoin qu’un regard masculin se pose sur ce qu’elle traverse, ce qu’elle ressent. C’est pourquoi elle se tourne vers un auteur masculin et non pas féminin, qui serait trop proche, trop évident. Et ce regard du masculin sur le féminin, l’œuvre de Racine en est une illustration suprême. Plus Bérénice lit les œuvres de Racine, plus elle se découvre une communauté d’appartenance. L’œuvre de Racine est peuplée d’héroïnes qui sont comme elle en proie au chagrin et à l’abandon.

Une des surprises de votre roman justement, c’est son contenu. Là où le lecteur s’attendait à une réécriture moderne de l’histoire de Bérénice, c’est la vie de Racine qui s’offre à lui. Est-ce que votre idée première était d’écrire sur Racine et dès lors le chagrin d’amour s’offrait comme porte d’entrée ? Ou au contraire Bérénice s’imposait à vous ?

Racine s’est d’abord imposé. Mon idée première était d’écrire une enquête romanesque et de comprendre comment il s’était formé, ce qu’il avait vécu, ce qu’il avait traversé pour finalement donner cette œuvre si particulière. Mais il y avait tout d’abord un mystère chez Racine, et ce mystère c’est la pièce de Bérénice qui est au cœur de son œuvre. C’est une pièce très particulière, qui n’aurait jamais dû exister et on peut se demander comment un homme comme lui a pu créer à la fois ce personnage et cette pièce. C’était ce point obscur que je voulais résoudre par une enquête romanesque mais aussi par une résonance actuelle, une réplique d’aujourd’hui. J’ai ensuite construit ce récit contemporain avec cette rupture dans un café et les suites de cette rupture pour donner mon sixième acte au livre et construire ce récit comme une pièce de théâtre. C’est pour ça que je n’ai pas énormément développé la partie avec Bérénice, que je ne l’ai pas traité comme un roman  à part entière, mais comme les actes d’une tragédie. Il y a en tout trois actes au dessus du récit consacré à la vie de Racine.

Alors justement quelle est la part des recherches biographiques que vous avez faites ? Où s’arrête le réel et où commence la fiction ?

Je me suis documentée évidemment. J’ai rayonné autour de Port-Royal, de Louis XIV, des arts, du royaume, etc. J’ai lu des biographies, des textes… Mais je n’ai pas non plus voulu faire œuvre d’érudition ou d’exhaustivité. Donc j’ai lu quelques livres et à partir de là mon imagination était suffisamment nourrie pour déployer cette histoire, entrer dans la tête de ce créateur qui a priori est très étranger à moi-même, à cette époque et à la littérature d’aujourd’hui parce qu’il travaille sur un genre qui est extrêmement codifié, difficilement compréhensible de nos jours dans la façon de créer. Mais j’avais envie de cette étrangeté et de cette distance pour quand même entrer dans la tête d’un créateur. Et écrire un roman d’écrivain en quelque sorte.

© 2015 AFP
© 2015 AFP

Quelle est la plus grosse liberté que vous vous êtes accordée dans le traitement romanesque de Racine ?

Je dirai que c’est de l’appeler « Jean » et de le prendre à l’âge de dix ans alors qu’on a plutôt de Racine cette statue de marbre blanc, officielle,  institutionnelle, certifiée. Alors que moi je le décris petit garçon, encore naïf et en proie à des tas de sensations, des plus spontanées jusqu’aux crises de vomissement, dans une espèce de trivialité qui révèle déjà d’une grande liberté. La façon dont il se liait à ses maîtres également à Port-Royal, dont il observait la nature, manipulait des éléments de langage… Tout ça ce sont des éléments que je n’ai pas pu trouver dans les livres ou les documents historiques. Ce sont des  choses qui sont purement imaginaires et c’est là où ma liberté s’est le plus exprimée. Il est vrai que j’ai aussi imaginé des séances d’interrogatoire de femmes pour nourrir sa compréhension de la psyché féminine. Il s’agit bien entendu de grandes licences que j’ai prise, je ne pense pas qu’il ait procédé comme ça. Ou peut être qu’il l’a fait, mais ce n’est en tout cas pas du tout retenu par l’histoire. Les libertés, je les ai prises un peu partout à différents endroits par exemple.

Vous expliquez qu’avec Bérénice on assiste au plus grand mystère de l’œuvre de Racine. Pourquoi ? Pourquoi plus chez Bérénice que chez Phèdre par exemple ?

Parce que dans Phèdre, il ne se passe pas grand chose. C’est une pièce ultra moderne mais qui reste quand même influencée par les codes de la tragédie où il y a de l’action principale et de l’action secondaire. Or dans Bérénice, il y a une seule action principale qui se contente d’être l’annonce que Titus doit faire à Bérénice et qui va durer cinq actes. C’est à dire que pendant cinq actes, il doit trouver le courage de lui dire « Je te quitte ». Et c’est quasiment la seule action de la pièce. C’est une action très mince que Racine assume, puisque dans sa Préface, il a choisi de mettre en avant le fait qu’il a écrit une tragédie sur « presque rien », ce sont les mots qu’il emploie. Et deux siècles avant Flaubert, il a cette ambition de faire reposer son œuvre sur la force de son style. Cette indigence d’action fait de Bérénice une pièce très particulière. A la différence des autres héroïnes de Racine, Bérénice est une femme très blessée, mais qui se tient très droite jusqu’à la fin, qui jamais ne tombe, jamais ne verse dans le suicide. Et qui jusqu’à la fin du Ve acte reste magnanime et repart sur ses terres en laissant ses deux hommes derrière elle, Titus et Antiochus, mais sans hystérie, sans crise violente.  Elle se distingue des autres héroïnes pour ça. Elle se tient au milieu de l’œuvre de Racine comme une espèce de monument de chagrin majestueux. Racine parle de « tristesse majestueuse » dans sa Préface, à la fois d’une grande modernité, d’une grande singularité et d’un grand calme.

J’aimerais d’ailleurs revenir sur une autre figure de femme sur laquelle vous insistez, c’est celle de Didon. Didon, c’est cette reine de Carthage délaissée par Enée chez Virgile, symbole de l’amour malheureux, du désespoir féminin et qui va avoir une grande place chez Racine dans ses jeunes années et qui va l’accompagner tout au long de sa vie. Pourquoi avoir choisi Didon ?

Alors c’est une hypothèse que je fais, même s’il est de notoriété publique que Racine est un grand lecteur de Virgile. Ce qui m’intéressait chez Didon, c’était de voir en elle cette espèce de figure matricielle qui amènera toutes les héroïnes qui viennent après. Didon possède cette particularité, quand elle est décrite par Virgile, d’être très incarnée. C’est un corps en proie aux larmes, aux sécrétions, aux liquides, à l’affect physique du chagrin. Et en cela elle a quelque chose en elle de très cru, de très violent et de très malséant. Et quand Racine est à Port-Royal il est poussé à lire Virgile puisque c’est un auteur qui fait partie du Panthéon de ce que l’on étudie. Mais le livre IV de l’Enéïde qui est consacré à l’abandon de Didon par Enée, est un livre proscrit. On n’autorise pas les petits garçons à le lire parce qu’il est trop tourné vers l’amour physique, humain et vers la passion, autant d’éléments condamnés par le christianisme janséniste. Il y a donc à la fois cette crudité, cette incarnation du féminin et cet interdit qui donne à Didon une force d’inspiration toute particulière à mes yeux. Le cumul de ces éléments en fait un geyser dans la vie de Racine, qui va nourrir l’élaboration de ces caractères féminins futurs.

Il s’agit du premier roman avec Racine pour héros, où le dramaturge est ainsi narrativisé. Est-ce que c’était un exercice périlleux ?

Bien entendu, c’était risqué puisque c’était faire fi du patrimoine et de cette distance souvent imposée avec les grands auteurs. Donc l’appeler « Jean », le mettre à hauteur d’enfant et le traiter avec une forme de trivialité ne garantissait pas du tout une bonne réception. Et pourtant c’était un peu mon projet de briser le marbre et de creuser la statue. Je ne peux pas vous cacher que j’avais peur pendant l’écriture d’être complètement à côté de la plaque et que ça ne marche pas. Que ce soit à la fois culotté voire déplacé. C’était une ambition mais aussi un pari.

Azoulai Nathalie c John Foley P O L_0Vous évoquiez dans un entretien l’idée de « révéler le patrimoine français » par Racine. Qu’entendez-vous par là ? Est-ce que les tragédies de Racine ont encore quelque chose à nous dire ?

Je crois que oui. Elles ne sont pas beaucoup étudiées en cours, en tout cas de moins en moins et pas par tous les professeurs, car c’est un exercice difficile face à une classe de trente élèves qui vont avoir du mal à comprendre, pour qui il s’agit d’une forme désuète, compassée, trop codée et d’un autre temps. Les professeurs qui s’y engagent sont vaillants, car il faut forcer les barrières de la langue. La bonne surprise c’est que si vous amenez Racine aux adolescents d’aujourd’hui par le biais du chagrin, du sentiment de l’abandon, c’est peut être plus accessible pour eux que par le biais du code du 17e siècle et du classicisme. Une autre façon de toucher les adolescents, c’est aussi de leur montrer que ce grand classique de manuel scolaire a d’abord été un enfant et un adolescent comme eux, qu’il a été pétri de contradictions, qu’il a été nourri par des maîtres et en même temps malmené par ceux-ci, et qu’il a été un adolescent, tout simplement. Et même si l’époque n’est plus la même, même si les choses ont changé, il y a des constantes dans l’éducation et dans le rapport au texte. C’est peut être une façon de les toucher que de les mettre face à un adolescent de leur âge et à un rapport de plein pied avec ce grand auteur habituellement traité avec distance.

Et donc vous recommandez Racine pour les chagrins d’amour ?

Je pense que lorsqu’on lit Bérénice, et d’autres textes bien sûr, c’est d’un grand réconfort de se rendre compte que c’est un thème universel, séculaire, qui a toujours été une inspiration forte de la littérature. D’une certaine manière il n’y a rien de plus banal qu’un chagrin et en même temps il n’y a rien de plus singulier : quand on est dedans on a l’impression qu’on est le seul à avoir vécu ça et qu’on s’en sortira pas. Mais en même temps l’idée de se dire qu’on fait partie d’un cortège millénaire, même si ça ne suffit pas à vous consoler, c’est tout de même un peu réconfortant.

Pour conclure, quel est votre vers de Racine préféré?

(Sourire) Difficile d’en citer un de tête comme ça. Mais je dirais celui-ci de Bérénice, pour sa simplicité : « Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte. »

Propos recueillis par Héloïse Geandel


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