Rencontrez Suzanne, l’homme qui n’a choisi ni l’amour, ni la guerre

Tous les jours à 19h50 se joue, au théâtre Pixel d’Avignon, la pièce Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe, inspirée d’une histoire vraie. Cette biographie, jouée par la compagnie Rosa Rossa, vous amène plus d’un siècle en arrière pour comprendre la transformation du soldat français Paul Grappe.

Le chemin d’une dame

spectacle_20010La pièce s’ouvre sur un mariage, célébré à l’aube de la Première Guerre Mondiale : un maire célèbre l’union de Louise Landy et de Paul Grappe qui seront très rapidement séparés par la guerre. Paul, envoyé sur le front, déserte rapidement après avoir tenté, sans succès, de se mutiler un doigt pour abandonner le conflit. Retourné chez sa femme, à Paris, il est poursuivi par la police militaire ; une seule option subsiste pour continuer à échapper à la surveillance de l’armée : le travestissement. Paul Grappe devient Suzanne, une prostituée du bois de Boulogne qui ne respecte aucune des règles de la bienséance de l’époque.

Cette métamorphose s’effectue en plusieurs étapes : on voit Paul se faire maquiller pendant un récit de sa vie proposé par la « concierge » de son immeuble – concierge qui ne fera pas de secret de la vie du couple. On le voit ensuite sur scène, avec une jupe longue qui couvre ses bas, en train de s’exercer à la bonne tenue que doit adopter une dame parisienne. Tout est à réapprendre : la façon de s’exprimer, de marcher, de s’asseoir ; Paul disparait pour laisser place à une nouvelle personne, physiquement et psychologiquement très différente. Mais cette transformation forcée, rendue traumatisante par la guerre et la fuite, ne sera pas sans conséquence…

Madame est asservie

Car si Suzanne a été connue pour son train de vie rythmé – et « masculin » (elle fut par exemple une des premières femmes à effectuer des sauts en parachute) – ses voisins en ont beaucoup entendu d’elle, littéralement. Chaque soir, les voisins se plaignent des disputes incessantes dans l’appartement de Louise et Paul. Sur scène, on voit la travestie se déplacer de bouteille de vin en bouteille de vin, puis on la voit hurler sur sa femme pour des actes insignifiants. Le déserteur qu’on aurait pu apprécier pour son audace voit son capital sympathie s’effondrer, pour s’écraser quand on apprend qu’il n’hésite pas à pousser sa femme au sol quand des morceaux de verre sont éparpillés par terre.

Concrètement, cela se traduit par des invectives brutales, auxquelles Lucie, l’amante de Suzanne, assiste tétanisée. Aux thèmes de la désertion et du travestissement s’ajoute celui de la violence conjugale – et cette dernière est jouée avec un réalisme frigorifiant. Nous sommes témoins, au même titre que Lucie, au même titre que les voisins, d’un acte de violence conjugale auquel personne ne réagit. Et quand l’on vient à suggérer à Louise de fuir son mari, elle répondra qu’elle ne peut pas l’abandonner dans ce contexte. La compagnie Rosa Rossa arrive à montrer le quotidien d’une femme battue qui entretient son mari, et qui reste avec lui, non pas qu’elle le choisisse réellement, mais parce qu’elle est victime des normes sociales, ainsi que d’un reconditionnement de pensée forgé par les coups et les menaces de son mari… Dès lors, il est impossible pour elle de se libérer de sa prison conjugale : les « bons » conseils de Lucie et des autres voisins ne peuvent pas opérer, tant ils ne saisissent pas l’ampleur des violences en œuvre… La résolution de cette crise apparaît nettement ; ça ne sera pas un nouveau quotidien qui la libèrera, pas une fuite, mais quelque chose d’aussi violent que cette vie de couple : une mort. Cette mort, nous le savons dès le début, sera celle de Pierre Grappe – un assassinat pour lequel Louise sera jugée, et ce jugement servira de trame de fond de toute la pièce.

© Élise Jaunet
© Élise Jaunet

Une pièce bien mise en scène de crime

© Élise Jaunet
© Élise Jaunet

Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe semble être un immanquable ; on soulignera l’excellent jeu d’acteur tout en nuances de Léa Rivière (Louise) qui permet de comprendre la femme battue, et de compatir avec la meurtrière qu’elle deviendra. De même, Édouard Demanche dans les rôles de Paul et Suzanne se révèle magistral : il est l’homme, le travesti qui apprend à devenir femme, le mari violent et la sulfureuse Suzanne à la fois. On soulignera aussi les efforts de mise en scène, d’abord pour nous imprégner des années folles (avec quelques musiques d’époques, notamment de la célèbre Fréhel), mais aussi pour souligner toute la tension de la situation de Paul, littéralement effacé pendant son mariage, et encore à moitié Suzanne quand il récupère son identité en 1925 : il part au poste de police avec son pantalon en guise de bas, mais habillé en haut d’une veste en fourrure. Son costume souligne subtilement toute l’ambiguïté du personnage, et n’en fait jamais réellement un « méchant », mais une psychologie complexe, une machine déshumanisée par la guerre.

On n’omettra pas Madame Massin, la concierge, qui nous narrera l’intégralité de l’histoire, et ajoutera ci et là des moments de légèreté bienvenus dans une pièce fondamentalement très sombre. Aussi – si peu d’accessoires sont présents sur scène – on ne s’empêchera pas de remarquer le journal que lit cette concierge qui semble dater de l’époque, et qui ajoute un caractère de réel à cette pièce qui, il faut le rappeler, est tirée d’une histoire vraie. Enfin, il est intéressant de souligner le dernier accessoire sur scène : une sorte de table, qui sert d’autel à la marie, de lit dans la chambre du couple, de lieu de la mort de Paul, et de pupitre au juge de l’affaire – guerre, violence conjugale, meurtre, jugement ; tout est lié, et le drame qui se joue devant nos yeux est la somme d’évènements inéluctables qui ne peuvent aboutir qu’à une tragédie complexe.

En conclusion, nous vous recommandons vivement d’aller découvrir cette pièce du Rosa Rossa : elle brasse un tel nombre de thématiques, elle sonne si juste, sa mise en scène est si efficace, et sa question de fin (que nous vous laissons découvrir) est si pertinente, intemporelle et non-manichéenne que le spectacle devient un immanquable. Et si la lutte contre l’hypertrichose vous intéresse, rassurez-vous, vous y trouverez aussi votre intérêt.

Jordan Decorbez

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