Rendez-vous Place Royale !

Jusqu’au 27 mars, le Théâtre de la Croix-Rousse accueille La Place Royale : l’occasion de découvrir une comédie de Corneille, quoique sombre, et d’entendre tinter superbement les alexandrins du grand dramaturge.
De Corneille, la littérature a surtout retenu ses tragédies, méprisant quelque peu les comédies de sa première période baroque, avant Le Cid. La Place Royale fait partie de celles-là, pièce à la langue subtile qu’on reconnaît toujours au dramaturge, mais à l’intrigue tortueuse tant les périples et les rebondissements s’accumulent, voyez plutôt : Alidor est amoureux d’Angélique mais l’est davantage de sa liberté. Il pousse donc sa maîtresse dans les bras de Cléandre, mais de manière inattendue, Angélique se jette par dépit dans les bras de Phylis que sa sœur Doraste, également amie d’Angélique, voulait promettre à cette dernière. Trahisons, retournements de situation, enlèvements… n’en jetez plus ! Corneille posait dans cette pièce avec cent ans d’avance les prémices du marivaudage.

Vanité des vanités

C’est un peu sous cet angle que le lit François Rancillac, mais en soulignant l’écriture sombre de Corneille. Dans ce tourbillon de romances, d’amours déchirées, recollées, trahies et reconquises, la comédie est finalement plutôt mince, et le metteur en scène va placer ces personnages jeunes et légers, confus dans leur décision à force de frivolité, sur le plateau d’une existence vaine et désabusée. François Rancillac reprend sur scène les motifs picturaux des vanités : miroirs latéraux, crâne qui regarde le spectateur, parquet en bois qui définit le plateau de jeu, jusqu’au tapis de cendres du premier acte, qui ensevelira Angélique, rappelant par là à quel point tous ces jeux amoureux sont vains et se destinent à retourner à leurs premières poussières.

Le jaillissement de la langue, point d’orgue du spectacle

© Christophe Raynaud de Lage

Il résulte de cette scénographie une esthétique claire et lisible, certes assez convenue, mais qui a le mérite surtout de faire la part belle aux comédiens et à la langue. Le travail du vers cornélien est d’ailleurs sans aucun doute la plus belle réussite du spectacle : toujours respecté sans jamais être tordu, l’alexandrin fuse avec la légèreté d’une comédie baroque. C’est tout à fait à propos et c’est un vrai plaisir ! Les comédiens y ont entièrement leur mérite : le jeu plus classique de Christophe Laparra et Nicolas Senty n’enlève rien au charisme qu’ils insufflent à Alidor et Doraste. La fibre comique est ici pleinement assurée par la mordante Linda Chaïb qui livre une Phyllis tout de rose vêtue, vive et colorée, subtile de modernité, sans jamais versée dans l’archétype classique ou farcesque de l’entremetteuse. Enfin, Hélène Viviès est simplement lumineuse : d’une incroyable modernité elle aussi, servie par une diction de l’alexandrin toujours fluide, elle sait nous entraîner et nous faire basculer dans l’émotion d’Angélique.

On adhère moins au parti pris démonstratif du personnage de Lysis, intervention brutale de la farce et du grotesque – certes impeccablement réalisée par Antoine Sastre – dans une mise en scène où le meilleur est de loin la lecture et l’interprétation modernes de la langue cornélienne.

© Christophe Raynaud de Lage

La modernité, choix cornélien

C’est peut-être ce mariage entre modernité du texte et souci de ne jamais trahir Corneille qui engonce le metteur en scène dans un dilemme pour le coup bien cornélien. La mise en scène de François Rancillac n’a certes rien d’une transposition moderne grotesque et vide de sens, qui serait un copié-collé d’une œuvre de répertoire sur notre époque. La composition musicale en est l’exemple par excellence : emprunt hétéroclite aux pièces pour clavecin du classique Couperin comme de contemporains qui ont composé la bande-sonore du spectacle, les morceaux musicaux illustrent non pas la modernité de la pièce mais bien la rencontre entre deux époques, entre un auteur et un metteur en scène, via le choc du clavecin et de son agencement numérique. Mais en refusant ce parti-pris – et on ne saurait lui reprocher la finesse de sa démarche – François Rancillac rend compte alors d’une modernité presque un poil frileuse. La scénographie a ainsi beau marier le XVIIe et le XXIe siècles, la composition de la scène en demeure du coup trop consciencieusement dessinée : l’aire de jeu est presque toujours (trop) respectée et les effets scéniques sont autant de métaphores bien appliquées mais qui marquent quelques envolées lyriques aussitôt retombées. La cendre du premier acte comme celle de la fin, cette cendre que foulent les personnages et qui recouvrira Angélique, est de ces éléments dont la puissance suggestive mériterait moins de retenue.

François Rancillac pèche alors peut-être par excès de finesse ou de prudence. Il n’en demeure pas moins qu’il réussit haut la main son pari sur la modernité de la langue, encore une fois, tant la distribution fait l’objet d’un choix juste et d’une direction d’acteurs excellente, particulièrement sur le travail du vers.

Yves Desvigne

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