Que reste-il après la fin ?

After the end est une pièce écrite par Denis Kelly en 2005, montée cette année par Antonin Chalon et interprétée par Marie Petiot et Xavier Guelfi. Cette très belle mise en images et en mots de ce texte contemporain est à voir du 5 au 25 juillet 2019 à 13h40, dans le cadre du Festival OFF d’Avignon, à La Manufacture.

Le souterrain comme huis clos théâtral

After the end est un récit qui fait dialoguer Louise et Mark, tous deux reclus dans un abri souterrain à la suite d’une explosion nucléaire. C’est également un récit qui fait dialoguer le réel, les moments du quotidien, à l’illusion et aux pulsions. Par une lecture attentive et poétique de cette œuvre, Antonin Chalon dessine un univers où la violence se mêle à la complicité, où la menace de mort côtoie la survie.
D’abord calfeutrés dans le noir, le spectateur est progressivement guidé par des voix. Une scène de guerre s’impose à son oreille l’évocation de chairs qui se déchirent, d’os qui se brisent. Voilà ce qui se déroule là-haut, tandis que Mark et Louise sont protégés dans l’abris. Véritable huis clos théâtral, le souterrain est à la fois une niche qui protège du réel, qui fait vivre l’illusion, et une machine destructrice qui confronte deux être au vivre ensemble.

© D.R.

L’enfer c’est les autres

Comment dialoguer dans cet espace ? Que dire ? Antonin Chalon explore la complexité de faire avec l’autre, dans un monde qui n’existe que pour eux et par eux, le souterrain. La radio, seul espoir pour briser ce huis clos, ne parvient pas à capter des ondes. Ils ne peuvent plus communiquer avec le monde extérieur et sont ainsi contraints de réduire leurs échanges à deux. Privés de média, c’est comme si la réalité qu’ils vivent n’existe pas, car elle n’existe aux yeux de personne d’autre qu’eux, sans dialogue extérieur pour témoigner de cette réalité. L’abri se referme un peu plus sur lui-même à chaque instant, et tend même à faire de ce lieu une illusion.
Toujours très soignées, par un jeu de lumière subtil, les transitions entre chaque scène creusent sans cesse cette porosité entre une réalité confuse et une illusion de vérité. Et si l’explosion n’avait pas réellement existé ? Et si Louise était uniquement séquestrée par Mark, son bourreau ? La pièce revêt des airs de thriller, un aspect que prend en compte Antonin Chalon, sans grossièreté et maladresse de mise en scène.

Comment agir dans cet espace ? Que faire ? Complicité, bienveillance, errance, jeu de rôles, qui aboutissent à une escalade de la violence. Comme s’il fallait tester les limites de l’autre pour se sentir vivre. Pour exister. Dans ce souterrain, les désirs et la haine projetés sur l’autre sont destructeurs, pourtant, c’est aussi le seul signe d’une reconnaissance de l’être. Louise ne peut exister sans le regard de Mark, et inversement.

« Qui es-tu pour décider qui je suis ? »

C’est avec poésie et finesse qu’Antonin Chalon dirige ses acteurs, Marie Petiot et Xavier Guefi. Ils transmettent par une grande maîtrise de leur corps et de leur voix, cette peur viscérale que peut inspirer l’autre. Cet autre qui n’est qu’un second soi, un miroir où il est parfois bon de se mirer, afin de saisir sa propre violence.
After the end est un cycle sans fin où la victime devient bourreau, où le bourreau devient victime. Où chacun façonne son double, autrui. Une admirable conjugaison de violence et de poésie.

Marie Robillard

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