Le retour de Tyrone Meehan en BD

Après Mon traitre, qui racontait l’amitié entre Antoine, un luthier français et Tyrone Meehan, un partisan de l’IRA (l’armée de libération irlandaise), Sorj Chalandon s’était attelé à la rédaction d’un livre qui pourrait expliquer les raisons de la trahison de Tyrone, Retour à Killybegs. Pierre Alary avait déjà fourni un travail admirable pour adapter Mon traitre en bande dessinée et il remet ça toujours chez Rue de Sèvres, avec Retour à Killybegs.

Les Irlandes comme si vous y étiez

© Rue de Sèvres

Assisté de Sorj Chalandon de nouveau, la bande dessinée est encore d’une fidélité remarquable au roman. On retrouve tous les éléments marquants du texte d’origine. On remonte donc à la naissance de Tyrone Meehan, à la naissance d’un des leaders les plus emblématiques de l’IRA. On découvre son enfance, sa relation compliquée avec son père, sa vénération pour Danny Finley, la rencontre avec sa femme, son premier acte de sabordage, son premier assaut contre les britanniques, sa seule et unique erreur, celle qui lui vaudra tous ses maux et sera à l’origine de sa trahison…
En plus de l’histoire de Meehan, on découvre celle de la République d’Irlande. On y voit les deux Irlandes s’affronter, on assiste à l’escalade des tensions, à la haine, à l’embrigadement. On croise la route des plus grands héros et martyrs de l’IRA tels que Bobby Sands qui fit la grève de la faim en protestation contre les conditions de détention des irlandais. Tout est décrit, dessiné, sans fioritures, rien ne nous est épargné, la mort, la pression psychologique, la torture, les murs couverts d’excréments, etc. La ville n’est pas dessinée avec beaucoup de réalisme, ni avec une grande précision mais il n’y en pas besoin car l’Irlande est partout. Les chants, les pubs, les expressions, les insultes, tout évoque l’inimitié entre cette même nation divisée au nom de la religion et de l’allégeance aux britanniques.

Des personnages d’une terrible profondeur

© Rue de Sèvres

Comme pour Mon traitre, Pierre Alary apporte une vision très resserrée de tous ces éléments. Sans user de couleurs vives, mais seulement par des dégradés de tons et d’ambiances, il souligne l’atmosphère tantôt lugubre tantôt festive, tantôt meurtrière et tantôt pleine de faiblesse humaine. Il apporte une attention particulière aux traits des visages, au regard, au cadrage des plans, tout est construit pour faire corps avec les personnages, pour suivre au plus près ce qui est arrivé à Tyrone Meehan. Les cases seulement centrées sur le regard des personnages soulignent la tension et l’émotion que ressentent les personnages, l’action nous saute aux yeux, et on se retrouve pris au piège de cette histoire, de cette vie. Après les copies des rapports d’entretien entre Meehan et les agents britanniques dans Mon traitre, cette fois-ci, on assiste vraiment aux entretiens, à la façon dont les services secrets britanniques l’ont retourné, comment il s’est débattu en vain et quels moyens ils ont utilisé pour le faire plier. Tout comme dans le roman, les agents britanniques ne sont pas diabolisés, ni les gardiens de prison, tous ne sont pas cruels. L’auteur a vraiment voulu rendre compte de la complexité de ce conflit où certains se sont entretués tandis que d’autres étaient solidaires ou avaient pitié des atrocités subies par les prisonniers irlandais. L’œuvre n’apporte pas de jugement, elle livre des faits, elle nous aide à mieux comprendre Meehan, elle ferme la boucle ouverte par Mon traitre. Après avoir découvert la traitrise, voici venu le temps de l’explication, explication rêvée par Sorj Chalandon qui n’aura finalement jamais su pourquoi son ami avait trahi !

Les éditions Rue de Sèvres se sont fait une spécialité d’adapter avec succès des romans en bandes dessinées. En reprenant une formule qui marche et un duo complémentaire, Retour à Killybegs s’inscrit dans la suite de Mon traitre et livre un regard poignant sur la vie d’un homme qui fut tout et ne fut rien, ce héros glorifié puis déchu… Les dessins mettent parfaitement en exergue le texte de Sorj Chalandon pour nous faire ressentir de l’amour et de la pitié pour cet homme complexe aux multiples facettes.

Jérémy Engler

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