Le rêve troublé dans Paradoxal de Marien Tillet

Conteur, auteur et metteur en scène de talent, Marien Tillet et sa compagnie Le cri de l’armoire étaient de retour à la Manufacture d’Avignon à l’occasion du festival Off du 6 au 24 juillet 2016, après son triomphe l’an dernier avec Ulysse nuit gravement à la santé. Cette année, il présente son nouveau spectacle, Paradoxal, qui s’inscrit dans le même projet que le thriller Après toi, ce sera moi présenté en 2012 en Avignon qui repose sur une esthétique de l’étrange construite en relation avec le public.

Le public spectateur, rêveur ou dupe ?

© Nico-M-Photographe
© Nico-M-Photographe

Dès le début du spectacle, Marien Tillet, seul en scène s’adresse à nous et s’interroge sur notre relation au sommeil et se demande si certains d’entre nous s’endormiront pendant son spectacle – comme cela peut arriver en Avignon après avoir enchaîné plusieurs spectacles… Cette touche d’humour introductive met le public à l’aise et nous installe dans une situation très confortable, on aborde cette pièce détendu mais tel est le piège ! En confiance, on se laisse bercer par l’histoire de cette fille qui se voit interrompue en plein sommeil paradoxal à cause des talons de sa voisine du dessus. Elle lui envoie un message pour que cela cesse mais depuis qu’elle a arrêté, elle n’arrive plus à rêver… C’est alors que la session de partage de rêve à laquelle elle participe lui apparaît comme salvatrice… Alors qu’on suit l’histoire de cette journaliste nommée Maryline, on se retrouve projeté dans un univers de rêves partagés où elle et plusieurs personnages conscients de rêver interagissent les uns sur les rêves des autres… Chaque partie de rêve est racontée puis subit une coupe et on arrive à un autre moment de l’histoire et c’est au spectateur d’entrer dans ce monde onirique pour reconstruire le chemin entre les différentes coupes. On plonge donc dans ce rêve construit autour d’un bureau et de petites bouteilles d’eau jusqu’à perdre toute notion de réalité et de rêve. Des éléments qui nous semblaient parfaitement concrets ou réels se trouvent avoir une résonance dans le rêve si forte qu’on se demande si ce qu’on a vu auparavant était réel ou faisait partie du rêve de Maryline. On se retrouve soumis à plusieurs échelles de rêves et ce spectacle pose les mêmes questions que le film de Christopher Nolan, Inception, à savoir quelle est la limite entre le rêve et la réalité lorsqu’on est capable de contrôler son rêve…

Une science des rêves expliquée

Bien que prenant plaisir à se jouer de nous notamment grâce au twist final, Marien Tillet ne manque pas de nous apprendre deux ou trois choses sur les rêves… Ce spectacle nous rappelle que le moment du sommeil paradoxal est celui qui est le plus propice au rêve et que parmi les rêveurs il y a ceux que l’on appelle les rêveurs lucides qui parviennent à se rendre compte qu’ils sont en train de rêver. Conscients d’être dans un monde onirique, ils sont capables d’influer sur l’univers qu’ils ont créé et décider d’en modifier l’aspect. Là encore, parmi ce groupe de rêveurs, il existe plusieurs stades, de celui qui a juste conscience qu’il rêve mais qui ne réussit pas à contrôler son rêve à celui qui est capable de construire et de modifier les moindres contours de son monde imaginaire. Tout ceci nous est expliqué par Marien Tillet qui revêt le costume d’un neurologue et qui va diriger l’expérience de rêve partagé. Ce test regroupe uniquement des rêveurs capables de contrôler leur rêve et chacun est à un stade différent de celui des autres dans le but de voir qui prend l’ascendant définitif sur le rêve commun et jusqu’où les différents univers parviendront à se mélanger…

Une mise en scène minimaliste

© Didier Noghero
© Didier Noghero

Avec pour seul décor un bureau dont les tiroirs sont remplis de bouteilles d’eau, Marien Tillet réussit à nous transporter dans différents lieux comme la chambre de Maryline, le dortoir, le bureau du docteur, la clinique, les canalisations, la chambre des co-rêveurs, etc. Les bouteilles s’accumulent petit à petit sur le bureau, plus on s’enfonce dans le rêve et plus l’eau est présente. Samuel Poncet, à la scénographie, et Marien Tillet ont choisi de mettre en avant ce liquide car il est prouvé qu’il s’agit de l’élément qui revient le plus souvent dans les rêves, notamment avec l’effet de noyade. Sur une idée d’Alban Guillemot, le responsable des effets sonores, les bouteilles d’eau fournissent la bande son. Pas de musique dans cette pièce, les bruitages sont assurés par les bouteilles dont l’étiquette se décollant produit un bruit agressif, mais aussi lorsqu’elles glissent sur le bureau, ou qu’elles sont bues par le comédien avant de souffler dedans. L’eau envahit le rêve et le plateau, les bruitages sont de plus en plus présents et liés à la surabondance de bouteilles sur le bureau.

C’est avec très peu d’éléments que Marien Tillet crée une ambiance propice au rêve inquiétant dont l’issue paraît folle et incertaine.

Paradoxalement, en sortant de cette pièce qu’on sait bien réelle, on ne peut que se demander si on a rêvé ou non, si ce qu’on a vu était un rêve ou la réalité…

Marien Tilliet nous parle de son spectacle.

Jérémy Engler

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