Rêvons dans Paris

Bien qu’âgé de 34 ans, Golo Zhao est déjà un vieux loup de la bande dessinée avec plusieurs séries à son actif dont la célèbre Balade de Yaya. Diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Guangzhou et de l’Académie cinématographique de l’Université de cinéma de Pékin, ce bédéiste chinois très imprégné de culture française clame son amour pour l’art et pour Paris avec son ouvrage Rêverie, publié chez Casterman, construit comme un puzzle à recomposer…

reverie 4.jpgRêverie  ©  Casterman

Une bande dessinée d’artiste flâneur…

Z, un auteur chinois, réside à Paris le temps d’un festival et y retrouve Yu, d’origine chinoise vivant à Paris. Tous deux s’apprécient et vont passer la journée ensemble, journée qui s’avèrera être riche en émotions, en poésie et romantisme surréaliste. Ce recueil se compose de sept rêveries diurnes où rêve et réalité se bousculent dans la tête de Z. Alors qu’il erre dans Paris avec Yu, son esprit vagabonde au fil des discussions ou des images que lui évoquent certaines rues. Ces rêveries sont autant d’hommages aux références cinématographiques et picturales de l’auteur que des hommages à la ville de Paris.

La construction de la bande dessinée est très étonnante et bâtie sur un mélange entre ancien et nouveau, entre romantisme et surréalisme, entre contemplation et aventure. L’histoire des deux protagonistes est en fait un prétexte aux rêveries et à la représentation de Paris, nombre de bulles de dialogue sont placées dans des vignettes où les personnages disparaissent pour laisser place aux rues et façades parisiennes ou encore aux stations de métro parisiennes. Ces discussions semblent triviales, tout repose sur les lieux qu’ils visitent, et finalement, ce sont ces lieux, ces moments à flâner qui vont les rapprocher et les faire véritablement apprécier ce moment. Z, probablement une représentation de Golo Zhao, mentionne la fascination pour Paris et cet attachement profond pour ses racines chinoises, entre modernisme à outrance et classicisme asiatique Cette BD est à son image, plein de contradictions qui lui donne une saveur particulière. Les dessins sont clairement faits mains et non sur une tablette graphique alors que le lettrage des bulles reprend une typographie absolument moderne, comme pour nous rappeler que l’objet que nous tenons entre nos mains et l’histoire qu’il raconte sont hors du temps. Résolument romantique, le récit nous guide dans une flânerie, une mélancolie et une poésie propre au XIXème siècle alors que chaque rêverie est particulièrement abstraite et surréaliste dans leur traitement pictural. Chaque rêverie finit à un moment ou à un autre par déformer son trait régulier et romantique d’un Paris fantasmé pour succomber à l’irréalité, au rêve et aux formes psychédéliques ou abstraites…

reverie-bdt2Rêverie  ©  Casterman

Des rêveries diurnes au regard acidulé sur notre réalité

Alors que ces rêveries sont « pleines de couleurs » pour les yeux des personnages, elles nous apparaissent toutes dans des tonalités chaudes certaines, mais monochromes. Encore un pied de nez de la part de l’auteur qui s’autorise à évoquer la couleur et le psychédélisme dans des tons unis. Grâce à cette coloration unique, on n’arrive pas à distinguer les moments rêvés et les instants réels, les déformations arrivent d’un coup, sans qu’on ne puisse les anticiper. Plusieurs rêveries sont inspirées de films qui ont marqué l’artiste et auxquels il rend hommage en les citant à la fin de son œuvre et dont le plus récent est Minuit à Paris de Woody Allen qui oscille également entre rêve et réalité. Si cette mélancolie diffuse traverse l’œuvre la rendant romantique, l’irréel fait sans cesse irruption et les références aux surréalistes sont légion, il suffit de citer cette multiplicité d’étoiles qui s’emparent des vignettes ou de la grande roue de la Concorde qui se tord en écho à la montre déformée de Dali. Ces rêveries sont la représentation des fantasmes du jeune Z qui tantôt se rêve inspecteur de police sauvant le monde, scientifique voyageant dans le temps pour essayer de préserver notre planète et l’humanité d’elle-même, âme errante discutant avec les artistes qu’il idolâtre, amoureux d’une femme qui vient de Jupiter, jeune fille qui réussit à programmer sa mort, malade contagieux qui voit son corps se trouer, adolescent découvrant l’amour, le tout sur fond de Debussy et de sa musique Rêverie… Toutes ces histoires ont un point de commun, un amour impossible à conserver, un topos romantique dans des mondes abstraits… 

Ce mélange de style donne une saveur particulière à l’ouvrage, un onirisme romantique, plein d’amour et de séparations heureuses… Golo Zhao nous livre une œuvre pleine de contradictions la rendant complexe et attrayante comme notre société finalement… Le rêve et la réalité coexistent et s’apprivoisent faisant de cette Bande dessinée un véritable un miroir de ce Paris fantasmé par beaucoup et de notre société incroyablement rationaliste ! 

Rêverie est donc une œuvre hommage qui n’oublie pas de nous emporter dans le monde des rêves, au pays des possibles. Toutes ces histoires d’amour tantôt secondaires tantôt principales sont le reflet de la libido du personnage de Z mais aussi un reflet de ses craintes vis-à-vis du monde et de son évolution. Paris, ville des amoureux, devient donc le théâtre de multiples rêveries diurnes amoureuses qui offrent avec subtilité une réflexion poétique et suave sur notre société.

 

JérémyArticle rédigé par Jérémy Engler.

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