Richard III – Loyauté me lie : Un tyran haut en couleurs

Du 3 au 6 février 2016, un collectif met au goût du jour Richard III, de Jean Lambert-wild, Élodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Stéphane Blanquet, Jean-Luc Therminarias et Gérald Garutti, et avec Jean Lambert-wild et Élodie Bordas. Adapté de la pièce de Shakespeare, ce spectacle se joue au Théâtre Nouvelle Génération. Adossé à une utilisation intelligente des ressources technologiques, la mise en scène se distingue par son utilisation de peu de comédiens : alors que dans la pièce originale, il y a une quarantaine de personnages, ils sont tous interprétés par deux comédiens seulement. Ceux-ci créent un véritable dialogue avec leur public, et proposent une vision moderne d’une pièce classique.

Un tyran misérable :

©Tristan-Jeanne-Valès
©Tristan-Jeanne-Valès

Richard III, c’est la mise en scène du mal dans toute sa splendeur. Richard, difforme, bossu, mal-aimé, entame une ascension pénible et sanglante jusqu’au trône d’Angleterre dont il veut s’emparer, bien qu’il appartienne à son frère. Sa repoussante laideur se fait l’excuse de ses ambitions royales ; il est intéressant de noter que la mise en scène ne pousse pas la représentation de cette disgrâce physique, et qu’elle est seulement suggérée : le miroir dans sa loge ne renvoie aucune image à Richard ; de même, il n’est pas spécialement courbé, mais la comédienne qui lui répond se tient, dans les premières scènes, sur des talons qui la rendent plus grande que lui. Tramant et complotant, Richard élimine son frère, légitime hériter de la couronne, et de machinations en machinations, d’assassinat en assassinat – mère, neveux, épouse, tout le monde y passe –, il se rapproche inexorablement du pouvoir.
Cause ou conséquence de sa quête de souveraineté, le futur Richard III est terriblement seul. Et de fait, on remarque sa solitude jusque dans des détails : quand il parle, l’écho lui répond. Cet isolement est d’autant plus marqué que la voix de ses opposants se concentre à travers une seule comédienne, comme pour rétablir une forme d’équilibre, de balance. Le duo fonctionne comme un miroir, et joue beaucoup sur la modulation de la voix, et les échanges de regards. Certaines des victimes de Richard sont contenues dans un rôle d’objet (ballon, marionnette, …), à qui l’on peut prêter une voix ; et il les déplace, joue avec et les détruit à sa guise.

©Tristan-Jeanne-Valès
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Ces deux grands comédiens nous offrent un beau moment de théâtre, et la mise en scène rehausse leur performance. Ainsi, nous pouvons observer, lors de la scène de la confrontation entre Anne et Richard, qui est également une scène de séduction pour le traître, les ombres des comédiens projetés sur les rideaux, qui les affuble d’une aura maléfique, sinon machiavélique.
Sur scène, le décor est particulièrement intéressant ; composé de quatre plateformes qui donnent sur la scène, le support principal change de couleur au fil de la pièce, passant du rouge sang au vert cadavérique. De plus, certains éléments sont présents dès le départ dans le décor (tambours), et annoncent depuis la première scène l’issue fatale de cette tragédie.

Du comique dans l’horreur

Mais nous ne sommes pas aussi répugnés par cet assassin-roi que nous ne voudrions l’être. Les deux comédiens, par leur utilisation du comique nous empêchent de mépriser la vile avidité de cet odieux criminel. Ils nous entraînent dans une farandole de petites scènes dont le décor, souvent gai, contraste avec l’atmosphère lourde et émotionnellement chargée dans laquelle nous plonge le texte. Vraiment, quelque fois on se croirait même à la foire ; ironiquement des objets associés à l’enfance, la joie, et l’insouciance prennent une signification sanglante : le roi mourant est une marionnette dont la reine actionne les ficelles, ses neveux sont tour à tour des poupons et des barbes à papa, l’explosion des ballons renvoie métaphoriquement au meurtre du frère ; quant à l’assassin, il porte tout au long de la pièce un pyjama, et une collerette (très à la mode durant l’ère Élisabéthaine) ; et puis, il est maquillé comme un clown.

©Tristan-Jeanne-Valès
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Le décalage provoqué par la superposition des univers antinomiques du meurtre calculé et de l’insouciance joyeuse crée un rire étouffé chez les spectateurs, et rend le personnage de Richard plus intense, plus intéressant sur le point psychologique. Car, exercée par Richard, la violence prend une certaine forme de grâce, d’abord parce qu’elle semble gratuite, pas alimentée par une ambition définie (puisque le massacre continue même après son accession au trône), et ensuite parce que Buckingham, son sous-fifre, propose en contraste une figure de vulgaire assassin, au rire gras, à l’ambition avide, et au gosier bien arrosé. La mise à mort est véritablement théâtralisée, elle est rendue spectaculaire : on pense notamment à Hastings qui vomit des paillettes couleur sang lorsque Richard l’assassine.
Le comique, comme le meurtre, devient une façon d’imposer le silence face aux sentiments, et la destruction systématique de ses ennemis devient un exutoire où désamorcer sa souffrance. Le roi Richard vacille entre ironie macabre et tragédie. L’ironie est quelque fois déjà présente dans le texte, pour souligner la duplicité du traitre ; mais elle se construit également en décalage par rapport au texte (quand Richard dit « je vous tends cette épée » et qu’il donne un revolver à son interlocutrice par exemple), ou en soi, quand la couronne royale, symbole de pouvoir et de sagesse, est remplacée par un bonnet d’âne. L’humour pare le vice, et le rend plus digeste pour le spectateur.

©Tristan-Jeanne-Valès
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La dernière scène de cette tragédie est tout simplement extraordinaire : le comédien perd la parole, remplacé par une voix-off qui récite les derniers mots de Richard agonisant dans un monologue déchirant à propos de son mal-être, et la souffrance annule presque le dégoût qu’on avait pour ce personnage macabre.
La mise en scène vient donc parfaitement rehausser un texte profond, dur, et sans compromis, et aide à caractériser Richard non comme un simple monstre sanguinaire, mais comme un personnage fin, qui sait user de rhétorique, maîtrise l’ironie aussi bien que l’art d’ourdir des complots, et que le désespoir final rend terriblement humain.

Adélaïde Dewavrin

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