Rire et réfléchir sur l’art avec Musée haut musée bas

Jean-Michel Ribes est un acteur, metteur en scène, et dramaturge reconnu, puisqu’il a reçu le Molière de la meilleure pièce comique pour son Théâtre sans animaux, en 2002. Mais c’est une autre de ses œuvres, intitulée Musée haut musée bas, que le metteur en scène Christophe Véricel propose du 15 au 20 mars 2016 au Théâtre de l’Espace 44, avec un quatuor de comédiens talentueux, issus du Cours Myriade. (Christophe Véricel, Jérôme Fontlupt, Alissia Estève et Julie Berlin-Sémon)

Quand le théâtre met en scène le musée

La pièce s’ouvre sur une dizaine de petits tableaux, qui ne dépassent pas une minute, et pendant lesquels les acteurs présentent une attitude particulière devant un tableau, très rapidement. Par la suite, divers tableaux, plus longs, s’enchaînent, et on assiste à diverses situations, toutes plus ou moins drôles. Durant une de ces scènes plus longues, deux gardiens de musée se confient à une touriste, qui demande des indications. Ils affirment que de voir de l’art toute la journée, « ça ronge », et que c’est la raison pour laquelle ils alternent : une exposition de mammouths, une exposition d’art, une exposition de mammouths, une exposition d’art. Après avoir trop contemplé de chefs-d’œuvre, ils ont du mal à poser leur regard sur les banalités de la vie quotidienne ; un des gardiens affirme qu’il ne peut plus s’extasier devant un coucher de soleil qui ne soit pas peint par Turner, et que cela a des conséquences dramatiques pour sa vie personnelle. On tombe dans le grotesque le plus complet, et ça fait rire.
En fait, tout le petit monde qui gravite dans un musée est représenté, du visiteur plus ou moins ébahit, au conservateur très conservateur, à la vendeuse de ticket à l’accueil, insolente, à l’artiste contemporain grotesque… Cette courte pièce présente donc sur scène un éventail de personnages très intéressants, tous différents. On note aussi que l’intermède musical durant lequel deux employés lavent la salle d’exposition, en dansant, est amusant et bien orchestré. La mise en scène insiste sur la pluralité des attitudes au musée en faisant revêtir aux comédiens des costumes différents pour chaque personnage ; ces costumes font apparaître très rapidement des caractéristiques qui nous aident, dès qu’un comédien entre en scène, à déterminer quel sera sa position. On lève notre chapeau au costumier/ère qui a su réaliser un tel exploit !

©Cie Myriade
©Cie Myriade

Bien sûr, on est dans l’exagération la plus totale ; le conservateur par exemple véhicule l’idée que la nature est dangereuse pour l’art (ce qui nous renvoie à la périssabilité des œuvres). Mais il exprime également l’opinion que les artistes ont rendu la nature supportable, mais que sans le filtre de la composition artistique, la nature est insoutenable. Quant aux visiteurs, eux aussi nagent en pleine caricature ; on se retrouve ainsi devant un couple de français chauvins qui s’extasient parce que les impressionnistes sont des peintres bien français, et que malgré la précarité dans laquelle ils se trouvaient, ils travaillaient quand même : « on pouvait être fiers de nos chômeurs à l’époque », concluent-ils ; et cette bouillie intellectuelle paraît très amusante.

©Cie Myriade
©Cie Myriade

Une satire hilarante sur le monde de l’art

Mais si la pièce, et la mise en scène, provoquent les rires, derrière cette façade humoristique se cache une critique plus profonde de la façon d’envisager l’art pour nous aujourd’hui. L’accent est mis sur la vacuité de la critique artistique, avec le portrait dressé de gens qui s’y connaissaient prétendument, et dont les discours paraissent ridicules : par exemple, devant 350 photos de pénis, une intellectuelle s’enthousiasme en prétendant qu’il s’agit là de la revanche de Michel Ange, qui s’est vu obligé de repeindre les appareils génitaux des personnages bibliques dans la chapelle Sixtine. Une des idées principale, véhiculée tout au long de la pièce, c’est que c’est notre regard qui transforme une œuvre, et qui peut la faire passer du rang de « merde » à celui de « merveille ».
Mais en aucun cas la satire faite sur la façon d’envisager l’art aujourd’hui n’est fondamentalement méchante ; cette satire est mordante, mais elle a un côté attendrissant, avec par exemple le gardien qui est seul et cherche désespérément à entrer en conversation avec une visiteuse…
On peut regretter cette condamnation au caractère définitif sur la façon d’envisager l’art, qui nous laisse pantois, car sans alternative. Après cette pièce, nous ne savons pas quelle attitude il faut adopter dans un musée : il ne faut pas s’extasier dans le vide, mais faut-il ressentir, juger, se taire ? Il est peut être également un peu dommage que la pièce, dont l’écriture remonte à 2008, n’ait pas été actualisée, en présentant également les pratiques plus récentes que les visiteurs ont dans les musées, avec le recours au selfie par exemple.
On est triste quand ça se termine, et on en redemanderait bien ! Une pièce amusante, qu’on vous recommande.

Adélaïde Dewavrin


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