Le rire grinçant avec Tailleur pour dames

Se joue aux Célestins jusqu’au 28 janvier 2017 le vaudeville (bien que son auteur préfère le terme de comédie) Tailleur pour dames de Feydeau. Louise Vignaud (avec la Compagnie la Résolue) mettra en scène cette pièce en se concentrant sur un paradoxe : un divertissement qui a pour principe de se moquer de ceux qui cherchent à se divertir.

Tailleur pour dames : un texte comique… Mais pas seulement

© François Roca / Les Célestins
© François Roca / Les Célestins

Tailleur pour dames nous montre l’histoire de Moulineaux, un médecin parisien qui se retrouve à la porte de chez lui car il est parti au soir retrouver sa maîtresse. Ayant oublié ses clefs chez lui, sa femme retrouve son lit vide, et imagine – à juste titre – que son mari mène une double vie. Moulineaux mentira en prétextant une visite chez monsieur Bassinet… Qui arrive cinq minutes plus tard, démontant l’alibi invoqué. Ainsi se succèdent les mensonges, qui nouent de plus en plus la situation, accumulent les quiproquos, et on a là, sous nos yeux, l’archétype du vaudeville tel qu’on le considère aujourd’hui, avec des amants qui se cachent, des mensonges qui deviennent rapidement plus gros que le bœuf, et bien évidemment des rires (ou devrait-on dire moqueries ?).

« Rire » devient un terme qui ne suffit pas à décrire le texte de Feydeau, car ce qui suscite le rire, ce sont les situations, les personnages dans lesquels nous devrions nous reconnaître : ils cherchent à tromper l’ennui, ils se divertissent donc comme ils peuvent, et se retrouvent pris au piège de leurs tentations, se plongeant dans une situation tout à fait désastreuse. Le but de la metteuse en scène sera donc de dépasser le comique farcesque, guignolesque, pour arriver au « rire grinçant », un rire qui suscite le malaise, pas tout à fait franc, parce qu’il n’est pas un rire de surface.

Une mise en scène faite de contrastes

© Jeanne Garraud / Cie la Résolue
© Jeanne Garraud / Cie la Résolue

Pour aller au-delà de ce rire, Louise Vignaud peut tout d’abord compter sur le talent de ses acteurs, avec Joseph Bourillon dans le rôle de Moulineaux et Clément Morinière dans le rôle de M. Aubin, les deux maris infidèles, les deux centres de la farce qui jouent un rôle tout en nuances en affichant leur douleur et leurs regrets constamment. On félicitera aussi Maxime Mansion (alias Bassinet) ainsi que Pauline Coffre (alias Yvonne) pour leurs rôles d’ingénus, perpétuellement trompés, et dont l’innocence, plutôt que la bêtise, parvient à nous marquer et à susciter l’empathie. Pour les personnages féminins adultères, Prune Beuchat (Rosa) et Charlotte Villalonga (Suzanne) expriment très exactement leur vice, leur culpabilité et leurs remords, aussi puissants que ceux de leurs amants. Enfin n’oublions pas Thomas Rortais et Marief Guittier, respectivement dans les rôles du valet de Moulineaux et de la mère d’Yvonne, maquilleurs et détectives ratés, voulant faire bien, mais n’y parvenant jamais.

Ce travail d’acteur, qui présente les personnages comme étant des représentations morales autant que des archétypes farcesques, est servi par des costumes aux teintes noires et blanches. Le noir est privilégié pour les adultères, le blanc pour les personnages innocents. Ajoutons aux costumes un décor vide mais en désordre, un véritable chantier de cartons, d’emballages plastiques, avec un squelette présent aux actes I et II avant de finir rangé au placard lors de l’acte III. Toujours à propos du décor, on soulignera la disposition des rares éclairages, présents tant pour renforcer le côté comique que le côté sombre.

Enfin, on soulignera un travail musical qui ne fait qu’ajouter à la violence du malaise : la pièce s’ouvre sur une musique de Ray Ventura, Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine, une musique certes amusante, mais qui rappelle qu’il existe une certaine « hiérarchie » des problèmes, et que l’ennui ne devrait pas être une si grande douleur à supporter. Et, au long de la pièce, la musique sera une musique de tension, joué à des moments précis : au moment du mensonge qui ne pourra être résolu que par un nouveau personnage, accompagné d’un nouveau mensonge. À chacun de ces moments, la perception du temps ralentit, les visages se tendent, la torture psychologique s’exprime, la lumière se refroidit, et la musique nous oppresse un peu plus, jusqu’à la délivrance, jusqu’à l’apparition d’un nouveau personnage qui commencera à dénouer la situation pour la nouer de plus belle.

Ainsi, ne vous attendez pas à rire franchement devant Tailleurs pour dame, mais apprenez un nouveau rire, plus profond, plus sincère dans le sens où l’on comprendra les limites entre rire et moquerie. Découvrez une ironie habilement pointée du doigt par la mise en scène de Louise Vignaud, qui vous invitera à réfléchir sur ce que vous venez de voir. C’est une pièce divertissante et subtile, et il serait dommage de ne pas y assister !

Jordan Decorbez

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