Un roman sans « langue de bois » exceptionnel !

Venez découvrir Boubacar Boris Diop, écrivain et philosophe sénégalais, et son livre Murambi, le livre des ossements (édité chez Zulma) : il sera présent au festival des Assises Internationales du Roman se déroulant du 29 mai au 4 juin 2017 ! Il assistera à un entretien sur le thème « Langue orale, langue écrite : du français au wolof » le 4 Juin de 11h à 12h30 – Les Subsistances 8 bis, quai Saint Vincent 69001 Lyon. Il sera également à la Médiathèque Jacques Prévert – Place Jean Moulin – 69780 Mions pour une rencontre.

Boubacar Boris Diop est un romancier, essayiste, dramaturge et scénariste sénégalais. Il reçoit, en 2000, le Grand Prix Littéraire d’Afrique noire pour l’ensemble de son œuvre. En 1998, Il participe avec dix autre écrivains africains au projet d’écriture sur le génocide au Rwanda : « Rwanda, écrire par devoir de mémoire ».

La toile des destins

livre_hd_572001Boubacar Boris Diop débute son roman par une période condensée du destin de quelques personnes, toutes liées par un épisode dramatique perpétué en avril 1994, de l’histoire du Rwanda : le génocide rwandais. Faustin dirige une milice d’hommes Interahamwe armés de machettes et ils jouent avec comme avec des épées. Seulement dans le cas présent, nous sommes à des années lumières d’Alexandre Dumas et de ses mousquetaires ! Faustin se trouve aux premières loges en participant assidûment « au jeu de massacre ». Jessica, miraculée du carnage de Nyamata, est d’une lucidité désarmante. Elle rejoint à dix-huit ans la guérilla à Mulindi mais assiste impuissante à l’assassinat de milliers de Tutsi. Elle est la mémoire vivante de l’avant, du pendant et de l’après des événements de 1994. Stanley, « trop normal pour ce pays », fait son devoir en parcourant le monde pour sensibiliser les présidents et autres dirigeants sur le devenir du Rwanda mais également pour collecter des fonds afin d’armer la résistance Tutsi. Par la suite, il refuse de commenter les faits et en fait abstraction. Cornélius parti bien avant 1994 à Djibouti, apprend l’ampleur des événements ou plutôt « la boucherie » par la télévision et la radio Djiboutienne. Il revient dans son pays en 1998, persuadé du massacre de toute sa famille hormis son oncle Siméon Habineza. Ce dernier est une sorte de guide lumineux dont il émane une certaine sagesse et droiture, un profond respect lui est témoigné. Cornélius, dès son arrivée sent un malaise planer autour de lui de la part de ses amis Jessica et Stanley. Mais il est loin de se douter de ce qu’il va découvrir. Soudain au détour d’une page, une réaction bizarre nous envahit : un haut le cœur nous secoue ….

Ces destins se sont croisés bien avant les atrocités d’avril 1994 et ils vont se joindre, voir se rejoindre, après la terrible tragédie. Boubacar Boris Diop plante le décor sordide d’une période où le monde ne se sent pas très concerné : « Une histoires de nègres en train de se taper dessus ». L’effroi arrive dans nos chaumières mais bien trop tard ! « Cela se passait toujours si loin, dans un pays à l’autre bout du monde », comme si les milliers de kilomètres excusaient notre désintérêt total pour le genre humain et de ce fait cautionnaient le massacre d’une partie de l’humanité ! Malgré la toile de fond de cette histoire, l’auteur nous surprend par sa manière de présenter ses personnages dans un style adroit, précis, net et tranchant sans tomber dans le pathétique. Chaque personnage se raconte en nous livrant son ressenti et nous pénétrons sur la pointe des pieds dans leur mémoire et leur cœur. Chaque témoignage, exprimé à la première personne, fait résonner leur voix bien au-delà d’une simple narration : Nous sommes dans leur for intérieur. La plume de Boubacar Boris Diop, sans détour, d’une honnêteté sans faille, nous dresse les portraits, poignants et parfois déroutants, de narrateurs diamétralement opposés cohabitant au sein de son livre.

Un roman au service de l’histoire

L’auteur, par le biais de ces protagonistes, nous livre une période de leur vie où leur expérience personnelle en tant que bourreau ou victime laisse des traces, voire des séquelles, indélébiles sur la suite de leur destin. Cornélius découvre un père totalement méconnu, inattendu dans le rôle joué par celui-ci dans les évènements et surtout bien vivant ! La réalité peut devenir bien amère parfois et les fautes commises par les uns ou les autres, très lourdes à porter pour les proches. Le passage sur la paroisse renfermant les corps, témoins d’ignobles atrocités, est particulièrement chargé d’émotions fortes tout comme celui sur le Colonel Perrin, officier français. Avec ce dernier, un sentiment de culpabilité pointe le bout de son nez, une responsabilité par procuration : Mais comment pourrait-il en être autrement ? Bien sûr au Rwanda, depuis 1959, « une partie de la population, toujours la même, massacre l’autre partie, toujours la même » mais devons-nous pour autant fermer les yeux ? En Avril 1994, l’insupportable dépasse la fiction : l’avion du président Juvénal Habyarimana est abattu en plein vol par deux missiles et aussitôt le Rwanda devient un immense bain de sang. Comme si cette « boucherie » rwandaise allait faire revivre son Président ! Une excuse, une simple excuse pour avoir le droit de perpétuer un génocide. Face à cette partie de l’histoire réelle, nous nous sentons petits et nous estimons n’avoir aucune légitimité pour vous parler davantage du reste du contenu de ce roman, mais nous espérons vivement vous en avoir dit suffisamment pour vous donner l’envie de le lire. Boubacar Boris Diop, pour son courage, sa franchise, son regard remarquable sur cette période et surtout la construction de son roman mérite amplement votre attention. L’auteur nous invite, avec brio, dans l’intimité intérieure de ses différents personnages et au-delà du devoir de mémoire, la lecture de ce roman présente un côté psychologique des plus intéressants : les vautours guettent et leurs proies le sentent mais attendent. Avec le style d’écriture de l’auteur, le lecteur perçoit les signes et pressent le tsunami arrivant à grand pas sur le Rwanda mais également l’après : la collusion étrangère avec des responsables du génocide. Nous pouvons prédire une belle surprise au lecteur concernant un des pays étrangers ! Sauf peut-être pour certains…

Le regard porté par les différents narrateurs sur leur vécu est un véritable questionnement sur la vie en général et notre manière d’appréhender les événements jalonnant notre destin. Bourreaux et victimes sont au cœur de ce roman mais le pardon et l’oubli sont-ils possibles ? Les uns et les autres peuvent-ils revivre après de tels évènements ? La cohabitation est-elle envisageable, réalisable ? L’auteur vous aiguille dans vos réflexions avec lucidité mais ensuite votre vision risque fort de ne plus être une idée reçue !

Un auteur engagé

Boubacar Boris Diop nous fait part avec son roman de son engagement ; en nous livrant son avis politique, en accusant ouvertement et sans aucune ambiguïté la collusion étrangère avec les responsables du génocide Rwandais. Les uns et les autres s’expriment avec une franchise désarmante dans un devoir de mémoire d’une clarté époustouflante. L’auteur nous délivre son message comme un besoin essentiel de transmettre aux futures générations et également au reste du monde. Un besoin de communication sur l’impensable et incroyable monstruosité dont l’homme peut faire preuve au nom de la différence. Toute vérité n’est pas toujours bonne à dire mais Boubacar Boris Diop vient de nous donner la sienne avec dignité et courage sur un sujet brûlant. Ce roman fait écho à un autre épisode de notre propre histoire : la deuxième guerre mondiale. Avons-nous oublié les mains tendues ? Avons-nous perdu en route ce qui anime aujourd’hui Boubacar Boris Diop ? A la fin de notre lecture, un sentiment de culpabilité nous poursuit sur notre responsabilité, au nom du devoir de mémoire. Nous qui régulièrement commémorons nos morts et nous proclamons terre d’asile : Comment avons-nous pu agir de la sorte au nom d’intérêts financiers ? N’y voyez là aucun engagement politique de notre part mais simplement un sentiment humain.

« La liberté commence où l’ignorance finit » à méditer…

Françoise Engler

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