Roméo et Juliette au théâtre de la Croix-Rousse, un vrai songe d’une nuit d’hiver !

Du 24 février au 4 mars, le Théâtre de la Croix Rousse de Lyon accueille Roméo et Juliette, pas la pièce mais l’opéra du compositeur allemand Boris Blacher. Alors que l’issue de la guerre se précise, en 1943, il décide de réécrire la très célèbre pièce de Shakespeare en la fragmentant. C’est un hommage à l’expressionisme berlinois d’avant-guerre qui est ainsi recréé par le metteur en scène Jean Lacornerie et le directeur musical Philippe Forget accompagnés des chanteurs et des instrumentistes de l’Opéra de Lyon.

Une pièce très originale

Roméo et Juliette de Boris Blacher offre une toute nouvelle façon d’appréhender l’opéra, puisque la musique, le chant et même la composition de l’orchestre se distinguent considérablement du style classique. En effet, et contrairement à l’opéra classique, ici les voix et la musique sont très liées et les tessitures demandées aux chanteurs sont importantes. C’est donc un opéra très contemporain pour l’époque qui est présenté par Blacher.
Toutefois la mise en scène de Jean Lacornerie, aux lumières épurées, est très esthétique. Le décor ressemble à un œil géant dans lequel les comédiens se déplacent, comme si on était dans la tête de quelqu’un qui rêvait. Il est possible de voir, lorsque les comédiens se figent sur scène dans une position très expressive, une allusion à l’art baroque qui mêle expressivité, mouvement et couleurs sur ses toiles, mais concernant cette pièce et la volonté du compositeur et du metteur en scène il serait plus juste d’y voir une forme d’expressionnisme allemand. Les costumes et l’omniprésente couleur grise rappellent les années cinquante et ses difficultés, mais la présence de la Diseuse, jouée par April Hailer, donne de la couleur et de la gaieté à la pièce. La Diseuse devient une chanteuse de cabaret glamour et élégante, et elle se permet d’interagir avec tous les niveaux de la pièce : elle communique avec le public en tant que Diseuse, elle joue la Nourrice de Juliette, et elle n’hésite pas à disputer les musiciens lorsqu’ils menacent de s’en aller.
L’usage de l’anglais et de l’allemand est soigneusement étudié par des artistes passionnés par Blacher et son œuvre ; et ils respectent à la perfection la longueur des silences incorporés entre certaines scènes, leur donnant un ton dramatique.

Une pièce malheureusement un peu trop raisonnable

© Bruno Amsellem

 

Le Roméo et Juliette de Shakespeare est une pièce mêlant comédie et tragédie ; au début on rit beaucoup et à la fin on pleure beaucoup. Si l’adaptation de Blacher garde le texte originel elle perd néanmoins tout son côté décalé.
En effet, dans cette pièce musicale on ne voit pas Roméo et ses amis décider de jouer les troubles fêtes chez les Capulet et Mercutio n’est pas présent même si sa mort est contée plus tard pour expliquer le meurtre de Tybalt. On peut comprendre que les codes de l’opéra soient différents de ceux du théâtre, mais dans cette version l’humour est pratiquement absent : il se résume à Mme Capulet, allongée sur le sol après avoir été assommée par le décor, suppliant à l’aide de grands gestes son mari de l’aider à se relever, tandis que celui-ci est trop préoccupé à reprocher à Juliette de ne pas avoir trouvé de mari. Certes l’humour est caractérisé par la répétition selon Le Rire de Bergson, mais il y a une mesure à considérer. La Diseuse d’April Hailer est le personnage le plus sympathique : elle flirte avec le public et apporte la touche déjantée qui manque à cette pièce.
Néanmoins l’adaptation de Boris Blacher étant une fragmentation de la pièce Roméo et Juliette de Shakespeare et non une adaptation complète de l’œuvre, elle ne dure qu’une heure et quinze minutes environ, ce qui est très court pour conter l’histoire des amoureux maudits. Ainsi il paraît évident que tous les éléments de la pièce ne sont pas gardés. Cependant l’absence de Mercutio essentiellement est un vide irremplaçable puisque son personnage est celui qui provoque la malédiction et transforme la pièce de comédie en tragédie. On se demande alors où se trouvent chez Blacher les forces supérieures qui empêchent Roméo et Juliette d’être ensemble.

Un rêve peut-être un peu trop lointain

© Bruno Amsellem

Pour des spectateurs n’ayant pas lu la pièce originelle, la compréhension de l’adaptation de Blacher peut être assez compliquée, et lorsque les personnages racontent l’histoire de Juliette et de son Roméo aux pères Capulet et Montaigu, bouleversés par la mort de leurs enfants, l’émotion n’est pas là. Le spectateur est las d’entendre à nouveau une histoire qu’il vient d’observer, et il a du mal à ressentir de l’empathie pour les pères des personnages, bien que les chants soient très bien interprétés.
De plus, les forces supérieures supposées être à l’œuvre pour contrer le bonheur de Roméo et Juliette sont des notions floues même si le directeur musical lors d’une introduction à Boris Blacher avant la pièce, et puis le metteur en scène, lors d’une séance pour répondre aux questions des spectateurs après la pièce, ont précisé que cette adaptation veut « aller à l’urgence » et présente la lutte de Roméo et Juliette contre des forces qui leur sont supérieures.
Les scientifiques aux mains gantées pourraient être une allégorie des expériences commises durant la guerre : dans la pièce ils récupèrent les corps (symbolisés par du papier) des Montaigu et Capulet tombés au combat, ils jouent aussi le rôle de Frère Laurent et endorment et puis embaument Juliette. Ainsi à part la mise en scène qui donne une ambiance froide et décalée à la pièce et la présence de ces personnages particuliers, il n’y a pas de forces supérieures qui empêchent Roméo et Juliette de vivre longtemps et heureux, seulement un fâcheux malentendu.
Compte tenu du contexte d’élaboration de la pièce on se serait attendu à une adaptation riche en références sur la pensée de l’époque ou sur la Seconde Guerre Mondiale. Au final, le texte étant très fidèle à celui de Shakespeare, la pièce n’a pas tant d’opportunités pour mettre en avant son époque.

Après la représentation, le metteur en scène Jean Lacornerie précise que l’adaptation de Blacher se veut être une sorte de rêve de Roméo et Juliette, ce qui expliquerait sa courte durée et sa fragmentation. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut interpréter la pièce : il ne faut pas chercher à tout comprendre. Un quatuor de chanteurs joue tous les rôles de la pièce : les invités du bal donné par les Capulet, les parents Capulet et Montaigu, les scientifiques endormant Juliette et les messagers qui annoncent sa mort à Roméo. Les mêmes visages se répètent partout et c’est normal : nous sommes dans un rêve. L’œil géant du décor prend alors tout son sens. Cette adaptation de Roméo et Juliette par le compositeur allemand Boris Blacher serait en conséquence une sorte de Songe d’une nuit d’été de Shakespeare : on s’en réveille sans être sûr d’avoir saisi la totalité de ce qu’on a imaginé, et tant mieux : ce n’était qu’un rêve.

Korra

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