Roméo et Juliette au Théâtre de la Croix-Rousse, juste et poétique.

La programmation de l’Opéra de Lyon s’exporte au Théâtre de la Croix-Rousse pour plusieurs représentations de Roméo et Juliette, du 8 au 15 février, d’après Shakespeare bien évidemment, et d’après une composition de Boris Blacher, figure majeure de la musique allemande au XXème siècle.

L’idée d’aller voir une adaptation de Roméo et Juliette est assez paradoxale. A la fois une excitation se fait sentir quant à la possibilité de voir sous nos yeux l’amour du couple le plus célèbre de l’histoire de la littérature, et en même temps une appréhension. Comment représenter sur scène un amour si puissant et tragique ? A l’approche du 14 février il semble de bon ton de parler d’amour, mais encore faut-il savoir en parler.

Un opéra réduit à l’essentiel

Dieu merci, pas de lyrisme insoutenable, pas de tremolo infernal dans les voix, pas de niaiseries de mise en scène (ou presque), pour cette adaptation. Les fauteuils en sont sauvés. Oui mais alors pourquoi et comment ? Une légère connaissance du contexte de création de cet opéra est nécessaire. Roméo et Juliette est composé par Boris Blacher en 1943, et il sera représenté pour la première fois au festival de Salzbourg en 1950. Des dates qui ne sont évidemment pas anodines, puisque que c’est au plein milieu de la Seconde Guerre mondiale que cette œuvre sera pensée. Penser l’amour pendant l’horreur est un défi, ou plutôt penser l’amour sans son antonyme, la haine, est un défi. Ainsi la musique composée par Blacher n’est jamais romantique, jamais complètement lyrique. Il n’en oublie pas non plus la dualité première, l’amour et le désespoir. L’amour c’est aussi la haine, le prologue est là pour le rappeler aux spectateurs. Mais ces sentiments, aussi puissants soient-ils, échappent à toute artificialité et à toute exubérance possible.

© Bertrand Stofleth

Si un mot pouvait définir cet opéra, la justesse peut-être. Cette justesse ne peut se trouver qu’au profit d’une musique réduite à l’essentiel, quelques instruments seulement. Une flûte, un basson, deux violons, une trompette, un clavier, un violoncelle et une contrebasse. Chacun de ces instruments se fait entendre, comme si la partition pouvait s’étioler en quelques notes. L’orchestre est par ailleurs à moitié caché derrière un élément de décor majeur, une énorme pupille. La musique s’exprime mais c’est comme si elle ne devait pas être vue, comme si, peut-être, rendre la création trop visible était un risque. Ce choix réside évidemment dans la mise en scène, imaginée par Jean Lacornerie, et non dans ceux de Blacher, mais il ajoute un sens à ce minimalisme musical.

Imaginaire visuel onirique

La mise en scène, bien qu’elle participe également à la construction d’un univers minimal, n’en est pas moins foisonnante d’images et de symboles. Jean Lacornerie est en parti reconnu pour des créations autour de l’univers de la comédie musicale, ce qui pourrait justifier la direction des chanteurs, opérée telle une chorégraphie millimétrée. Il joint à cet imaginaire celui du cabaret, présenté dès la première scène avec April Hailer qui remonte ses bas résilles dans un chant rauque. Le personnage est par ailleurs majeur dans le livret de Blacher, représentant plusieurs rôles dont celui de la nourrice. Elle apparaît toujours avec une certaine nonchalance qui offre du contraste au jeu et aux chants et participe ainsi à faire de ce Roméo et Juliette une œuvre aussi absurde que poétique.

Encore un autre imaginaire est mobilisé par Jean Lacornerie, celui du cirque. Par l’avantage d’être profondément visuel, la présence de quelques éléments circassiens ajoute à la poésie de l’œuvre. La finesse des déplacements de Roméo, tel un funambule toujours masqué de peinture blanche sur le visage, cette grande pupille que les chanteurs font tourner, ou encore les visages muets qui expriment les sentiments exacerbés de Roméo, tels des mimes, tous ces éléments participent à la richesse de l’imaginaire visuel pensé par le metteur en scène. Et avant tout, ils nourrissent avec justesse l’opéra voulu par Boris Blacher, un opéra antiromantique et onirique.

Désacralisation du couple ?

Jamais la violence ne sera montrée sur scène, pourtant les meurtres sont nombreux dans le texte initial. Loin de la tradition du théâtre élisabéthain, cet opéra propose un effacement de la violence au profit du rêve. Pourquoi montrer ce qui est omniprésent en 1943 ? Plus intelligemment Blacher accorde dans son œuvre une importance accrue au personnage de la Reine Mab, qui est trop souvent perçu comme un simple ornement dramaturgique dans le texte initial. Cette reine des songes fait le lien entre la réalité cruelle et opaque, et l’envoutement onirique des songes. Malgré la violence, une part de poésie est préservée. Ainsi les époux paraissent parfois songeurs, envoutés par une force supérieure qui ne peut-être que magique, ou chimique.

En définitive l’opéra de Blacher et son adaptation scénique livrent un tout juste, où le minimalisme prime pour peindre un imaginaire moins lyrique et passionnel que brutal et pulsionnel. L’opéra n’en oublie pas pour autant une poétique, livrée par la partition et par la mise en scène, qui jouent mutuellement sur une fragilité proprement humaine, où l’amour, jamais absolu, peut faillir.

Marie Robillard

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