La route « sauvage » d’une quête identitaire envoutante

Henrietta Rose-Innes est actuellement l’une des voix les plus intéressantes de la très riche et vivace littérature sud-africaine. Son précédent roman Ninive, traduit en français en 2014, a remporté le prix François Sommer 2015 qui récompense une œuvre littéraire explorant les relations de l’homme à la nature.

Retour dans le passé

thumb-large_henriettalion_140x210_106-1Stan, trentaine dépassée de quelques années, est un homme nonchalant traînant sa carcasse au gré du vent et des hasards de la vie en ce qui concerne son avenir professionnel. Il vit avec Elyse depuis quelques temps et elle lui reproche de ne pas se projeter professionnellement dans un travail durable. En fait, Stan est perturbé par une histoire personnelle assez lourde psychologiquement et une amitié laissée sur place vingt ans auparavant. Mais la vie réserve parfois des coups du sort et Stan va en être une preuve vivante. Son meilleur ami Mark, dont il n’a plus de nouvelle depuis vingt ans, se rappelle à son bon souvenir d’une manière assez douloureuse. Il vient d’être victime d’un accident causé par l’agression d’un lion dont il avait la charge à « La Maison du Lion », une sorte de parc fonctionnant un peu comme un zoo. Amina, la supérieure de Mark, veut rendre les effets personnels de ce dernier à sa famille et c’est justement Stan l’heureux élu pour cette mission. L’envie n’est pas vraiment là, mais il finit par accepter d’endosser le rôle de commissionnaire. En arrivant devant la demeure de la mère de son ami, une foule de souvenirs lui revient en mémoire, comme le jour de la mort du père de Mark où la fuite eut raison de son émotion. Les souvenirs le submergent mais il y fait face et pousse la grille du jardin. Tant de drames jalonnent son passé…

Henrietta Rose-Innes nous décrit admirablement bien l’univers de Stan et nous parle de cette ville : Le Cap. Un lieu au milieu des vastes étendues dangereuses du Bush, une terre hostile à l’homme en raison de son caractère sauvage. Une certaine empathie s’empare du lecteur en découvrant, au fil des premières pages, les heures tristes du passé du personnage principal et de son entourage. L’auteure, avec finesse, fait de Stan le personnage central de son histoire, un homme ne semblant pas mal dans peau, semblant heureux. Et pourtant, nous avons le sentiment qu’autre chose l’appelle ailleurs. L’auteure, tirant un à un les fils de son récit en mettant en place de façon méthodique la trame de son histoire, nous incite ainsi à poursuivre notre lecture. Nous devinons que derrière ce triste accident de Mark, se cache autre chose de bien plus important.

L’appel de la vie « sauvage »

En chaque être humain se cache un « état sauvage », il faut entendre par cette expression : qu’en chacun d’entre nous sommeille un instinct animal. Il survient sans faire de bruit, parfois par le simple fait d’une colère, une soudaine envie de tuer… Stan ne fait pas exception à la règle, mais pour lui il se matérialise sous la forme d’un rêve récurrent depuis plusieurs années : il est un homme lion se battant avec un autre lion. Et le dernier rêve est « extraordinairement clair et détaillé, chaque poil est net et précis. Chaque coup de griffe incroyablement excitant ». Depuis toujours, les lions exercent sur lui une attirance inconditionnelle ! Son ami Mark possède la même attirance, pourtant il est aujourd’hui sur un lit d’hôpital en mille morceaux. Le lion à l’origine du drame ayant été abattu, sa lionne prénommée Sekhmet recherche une personne pour la prendre en charge. Stan, totalement sous le mimétisme de l’animal, décide de reprendre le travail de son ami. Elyse n’est pas très emballée par le projet professionnel de Stan, d’autant plus que le salaire n’existe pas puisque c’est une action bénévole. Un long travail d’approche se met en place avec la lionne et Stan apprend que le lion est le dernier d’une espèce frappée d’extinction « les caractères ancestraux sont très rares, la taille, la crinière noire, la frange courant sur le ventre » et la lionne devait copuler pour reproduire l’espèce. Une fois de plus Stan ressent l’appel de ces vestes étendues sauvages du Bush et se retrouve confronté à ses souvenirs et au drame survenu pendant son adolescence, mettant momentanément un terme à une amitié. Une autre ombre complique le travail de Stan : une communauté d’amoureux de la nature projette de libérer la lionne Sekhmet pour qu’elle retrouve sa liberté. Une bataille s’engage entre les deux parties et il faut bien du courage à notre bénévole pour déjouer les complots. Au bout du chemin, notre personnage principal et son entourage trouvent un équilibre : mais de quel bois est-il fait ?

Henrietta Rose-Innes très subtilement, nous propose de suivre la piste d’un safari souvenir, un album photo grandeur nature et humain, puis nous envoie sur la piste du combat de la vie sauvage face aux normes de la société. Un véritable jeu de pistes où le lecteur éprouve un réel plaisir à découvrir au fil des pages les innombrables trésors cachés par l’auteure.

La magie du récit s’envole vers des contrées inattendues

L’auteure construit son roman en huit chapitres, tous avec une épigraphe, chaque fois en rapport avec le chapitre concerné, choisi judicieusement. À l’intérieur de ces derniers, nous pouvons noter plusieurs sous-chapitres dénommés, en majorité, selon des noms d’animaux en lien avec l’écrit s’ensuivant.

Au-delà de l’histoire passionnante, l’auteure pose avec finesse un regard intéressant sur la construction de l’être humain au niveau psychologique : comment vit-on avec des souvenirs douloureux, la perte d’un être cher… Elle nous interpelle sur notre « instinct animal » et notre capacité à le contrôler, la fragilité des choses et leurs croyances… elle bouscule nos convictions sur nos bonnes convenances sociétales et sur la liberté au sens propre comme au sens figuré. Cette infinie frontière entre le rêve et la réalité et la question qu’elle soulève : l’un ne permet-il pas à l’autre d’exister ? L’homme en proie à d’innombrables tourments dispose-t-il d’une réflexion sensée pour trouver le juste équilibre des choses ?

Henrietta Rose-Innes nous livre un roman riche en émotions en tous genres et arrive, sans jamais verser dans le mélo, à nous envouter par la magie de son style. L’écriture est sobre, juste, parfois délicate et empreinte d’une certaine pudeur efficace pour l’histoire de son personnage principal.

 

Françoise Engler

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