Rules Of the Game : dans les songes d’un autre

Du 28 au 30 septembre 2016, le TNP co-accueille avec la 17e Biennale de la danse, la pièce pour huit danseurs Rules Of the Game de Jonah Bokaer (chorégraphie) et Daniel Arsham (scénographie) avec une composition originale de Pharell Williams jouée par l’Orchestre symphonique de Dallas. Jonah Bokaer est un artiste multiple qui aime allier la danse et les arts visuels, il met en dialogue le corps et la chorégraphie. Il s’inscrit dans la continuité du travail de Merce Cinningham, dont il avait intégré la compagnie lorsqu’il avait 18 ans et travaille régulièrement avec des artistes plasticiens. Daniel Arsham est l’un de ces plasticiens avec lequel il signe plusieurs créations.

Première française et seules dates ici, autant vous dire qu’il ne fallait surtout pas manquer cette occasion !

© James Law
© James Law

Pièces en miroir

Rules Of the Game est l’aboutissement de dix années de collaboration entre Daniel Arsham et Jonah Bokaer. RECESS (2010) et Why Patterns (2011) sont deux autres pièces qu’ils ont créées ensemble et qui sont présentées pour entourer Rules Of the Game. Totalement indépendantes les unes des autres, les trois sessions de vingt à trente minutes développent les idées qui se déploient, se succèdent et se répondent. Lorsqu’on s’installe en salle, les danseurs sont déjà sur scène tout de rose pâle vêtus en une tenue unisexe : collant, short large, veste ample et capuche vissée sur la tête. Un nuage de fumée commence à se former alors que les spectateurs lisent le programme et scrutent avec curiosité les danseurs immobiles. Les lumières s’éteignent, signal de départ, tous quittent la scène. Noir total. Jonah Bokaer entre en scène, son corps suit le rythme de l’enchainement des sons métalliques et réguliers. Il défait ensuite le grand rouleau de papier, et là commence un duo avec la matière, d’abord comme un support, puis c’est la découverte d’un nouveau contact et des possibilités que cela offre. Peu à peu le papier prend forme grâce au danseur et puis prend vie, il investit l’espace. Le jeu sur les lumières avec l’épaisse fumée donnait à la scène une atmosphère de fin du monde, les rayons lumineux qui percent appellent le corps et fascinent. Ils viennent en échos à la finesse du papier mais ne sont, quant à eux, pas modelables.

Why Patterns voit le retour des danseurs en tenue rose qui, dans une forme de cérémonie, délimitent un espace à l’aide de longs cylindres transparents remplis de balles de ping-pong blanches. Ils sortent à nouveau et quatre danseurs en tenues grises entrent successivement sur scène. Les balles de ping-pong fusent depuis les côtés de la scène, les rebonds d’abord isolés se multiplient et une cascade de balles tombe du plafond dans un mouvement rapide. Des moments de calme, comme en suspens succèdent à des périodes de frénésie presque oppressante pour revenir à des passages plus poétiques.

© Sharen Bradford
© Sharen Bradford

RECESS et Why Patterns nous montrent deux manières d’habiter l’espace de la scène, qui se rétrécit à cause de la pesanteur de la fumée, mais interrogent aussi comment habiter son propre corps, comment se mouvoir dans cet espace que l’on se créé à partir de peu.

Les règles du jeu

© Sharen Bradford
© Sharen Bradford

L’œuvre de Pirandello Rules Of the Game est le point de départ de la recherche chorégraphique de Jonah Bokaer. Les balles de ping-pong du tableau précédent laissent place à des ballons blancs posés sur scène. Les huit danseurs reviennent dans la même attitude et la même tenue qu’au début du spectacle. Quelques-uns d’entre eux retirent les vestes des autres, ils se mettent en mouvement. La pièce est divisée en actes qui s’enchainent au gré de la musique de Pharell Williams et déclinent les thématiques du jeu et de l’affrontement. Jonah Bokaer intègre la vidéo de Daniel Arsham, projetée en fond de scène comme « un neuvième danseur ». Sur toute la hauteur et la largeur de la scène on observe en gros plan des ballons qui rebondissent et des visages de statues antiques en terre cuite qui sont projetés, s’entrechoquent, tombent et se brisent dans un mouvement ralenti qui suit la musique. L’éclatement est détaillé, accéléré, ralenti à l’image de la chorégraphie des danseurs, comme lors de la scène de combat où les mouvements sont tantôt rapides, tantôt décomposés. En duo, en groupe ou en solo les danseurs jouent et s’affrontent sur scène. Les rapports de forces évoluent au gré des déplacements : du jeu à l’affrontement, de l’affrontement à l’acharnement. Parfois on se surprend à n’observer qu’un des éléments, on tourne les yeux et on se rend compte que l’ensemble de la configuration a changé. Chaque corps suit sa trajectoire selon une temporalité qui lui est propre mais tous suivent la ligne mélodique entêtante. Les corps et la vidéo suffisent pour habiter l’espace scénique. Leur progression évoque le temps qui passe, il y a du mouvement en permanence sans aucun arrêt réel, seulement des moments où le temps est en suspens.

L’ensemble nous emmène dans un ailleurs où les corps sont guidés par les sons qui les entourent, dans un temps qui jamais ne s’arrête et dans lequel rien ne se fige. La chorégraphie, les arts visuels, la scénographie et la musique s’assemblent dans une belle harmonie. On plonge dans ce spectacle comme dans un rêve étrange allant d’univers en univers. La pénombre enfumée laisse place peu à peu à la lumière et à la couleur. La saturation des sons conduit à une partition plus dessinée. L’intellect laisse place à la perception.

Anaïs Mottet

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