Santa Estasi, une extase qui fait plouf !

Du 19 au 26 juillet 2017, à l’occasion du Festival d’Avignon, le gymnase du Lycée Mistral d’Avignon devenait salle de spectacle pour accueillir, trois fois, les deux journées de représentations que constitue la pièce Santa Estasi – Atridi : otto rittrati di famiglia de l’italien Antonio Latella. Regardons un peu comment s’est construit ce portrait de famille.

Un projet d’envergure pour rendre hommage à l’Antiquité

Alors, comme trop souvent au festival d’Avignon, les problèmes de calage de surtitrage gênent grandement la compréhension du texte et l’appréciation de la performance. C’est fort dommage, mais heureusement, on se laisse porter par la performance excellente et exceptionnelle des seize comédiens qui restent toujours en scène et jouent tous dans quasiment chacune des huit pièces, sauf pour la septième, Iphigénie en Tauride qui réunit seulement cinq comédiens.

Huit pièces constituent cette performance. Antonio Latella a envisagé cette performance comme un projet pédagogique en voulant travailler avec seize jeunes comédiens, choisis parmi 513 candidats et sept jeunes auteurs pour faire souffler un vent de modernité à ces Atrides, évoqués auparavant par Eschyle, Euripide et Sophocle. Iphigénie en Aulide, la première pièce qui présente la malédiction et les personnages, et écrite par Francesca Merli. Hélène de Camilia Mattiuzzo reprend la version alternative proposée par Euripide qui voudrait que la femme de Ménélas ait passé la Guerre de Troie en Égypte, Pâris ayant enlevé une fausse Hélène… Dans Agamemnon, Riccardo Baudino raconte la fin du chef des Grecs et le début de la véritable malédiction des descendants d’Atrée. Dans Électre, pièce la plus connue de ses huit portraits, Matteo Luni insiste sur la nécessité de vengeance prônée par Électre et sur le rôle d’Oreste, fondamental pour le reste de la performance, c’est pourquoi ces deux pièces sont à la transition des deux journées de représentation. Électre conclut le premier cycle, Oreste débute le second. Pablo Solari écrit le débat autour de la culpabilité d’Oreste que les Euménides règleront dans une version de Martina Florena qui ne prononcera jamais ce nom… En effet, ces déesses vengeresses ne sont qu’appelées que par leur autre nom « Érinyes », ce qui nous semble peu pertinent, car si on ne sait pas qu’il s’agit de déesses similaires, on ne comprend pas bien le nom de cette partie. C’est ensuite Silvia Rigon qui se charge de l’adaptation d’Iphigénie en Tauride pour évoquer l’importance de la science dans la seule pièce qui ne réunit pas tous les acteurs. Toutefois, c’est Linda Dalisi, dramaturge plus connue, qui se charge de porter sur les planches le personnage trop souvent oublié – et oubliable – de Chrysotémis dans une pièce éponyme.

Les premières pièces sont excellentes et toutes sont très diversifiées dans leur approche. En effet, on passe de la tragédie pure, à la comédie, au tragi-comique, mais aussi par une pièce où le chœur a une présence prédominante avec Agamemnon, une pièce philosophique avec Iphigénie en Tauride, ou encore par une pièce quelque peu immersive et participative avec Oreste, et par le quasi seul en scène de Chrysotémis. Ces textes sont très bien écrits et mis en scène avec une grande modernité.

 

© Reynaud de Lage
© Reynaud de Lage

Une explosion moderne d’Antiquité

Les seize comédiens voient leur talent mis à contribution de différentes manières. Dans chaque pièce, on retrouve la présence d’un chœur de femmes et d’un chœur d’hommes, chacun composé de deux personnes qui parlent toujours en même temps, avec une synchronisation incroyable. Si le chœur prend une forme réellement conséquente dans Agamemnon avec la majorité des comédiens qui le composent et chantent en grec puis en latin, il prend plus souvent la forme d’amis des protagonistes ou de messagers. Leur mimétisme est renversant et les répliques s’enchaînent avec une aisance presque naturelle. Point de chant, mais un écho permanent qui confère à ses personnages une importance considérable. Qui dit tragédie grecque dit forcément folie, et on peut dire que Christian La Rosa, qui interprète Oreste, ou Marta Cortelazzo Wiel, qui incarne Électre, ont un véritable talent pour jouer cet état mental. Christian La Rosa joue un personnage tourmenté avec maestria, toujours dans l’excès et l’exacerbation de sa passion, mais jamais dans le surjeu. La limite est faible, mais il réussit parfaitement à rester dans le ton et à le rendre crédible. Ce serait trop long de parler du rôle de chaque comédien, mais tous traversent la pièce avec un charisme prodigieux et parviennent à nous faire croire à ces histoires vieilles de quelques milliers d’années. La mise en scène reprend le plus souvent les mêmes décors qui, disposés différemment, créent une nouvelle ambiance, une nouvelle pièce. La table de repas devient planche de sacrifice, lieu de réunion pour le chœur, passerelle entre le monde de la connaissance et le monde des humains, etc. À la différence, certains éléments sont clairement marqués et associés à certains personnages, et donc à certaines pièces, tels que le cheval de Troie, associé à Hélène dans la pièce éponyme, les dés à Cassandre, la salle d’autopsie à Électre qui fait la mise en bière de son père dans Électre, le vélo symbole de la machine infernale et de la roue du destin qui tourne inlassablement est liée à Oreste et son jugement dans la pièce éponyme. Et tous ces éléments refont surface dans Les Euménides, car tous sont associés à des personnages ou des crimes qui hantent Oreste. Ils seront un moyen de rappeler ce qui s’est passé dans les précédentes pièces et les différents crimes commis par les uns et les autres. Chaque personnage est sur scène et affilié à un objet auquel il est toujours renvoyé, pour montrer que les maudits sont tous liés à leur destin et ne peuvent s’en échapper. Quoi qu’il fasse, ils y reviennent. Le fait que les comédiens soient toujours sur scène même quand ils ne jouent pas témoigne du lien qui unit cette famille dont les membres morts ou vivants pèsent toujours et comme les comédiens rejouent les mêmes rôles d’une pièce à l’autre, c’est assez facile à suivre.

Santa Estasi invite également à une relecture très freudienne des pièces antiques. En effet, l’accent est mis sur la psychologie et sur le complexe d’Électre. Toutes les filles d’Agamemnon semblent être amoureuses de lui. La relation physique entre Iphigénie et son père est troublante, puisqu’elle simule carrément un acte sexuel, tandis qu’Électre procède elle-même à la mise en bière de son père et que Chrysotémis fait tout pour satisfaire les yeux de son père. D’ailleurs, dans la dernière pièce, la seule qui est présente à son repas imaginaire est l’âme morte Agamemnon, et elle explique que tout ce qu’elle voulait c’était plaire à son père et être avec lui, aller sur les champs de bataille avec lui, etc. Il en est de même pour Oreste et sa relation avec la mère tiraillée entre amour et haine. La situation est également étrange entre Oreste et Électre dont les rapports sont très ambigus et leur relation à trois avec Pylade est présentée de manière très malsaine, mais uniquement dans la mise en scène puisque rien dans le texte ne le suggère. Le passage en boîte de nuit dans Oreste pour faire diversion est la version vingt-et-unièmiste des banquets antiques et est un véritable moment de fraîcheur très surprenant. La mise en scène ne cesse de nous étonner même si la fin nous laisse un peu sur notre faim.

© Reynaud de Lage
© Reynaud de Lage

Une fin décevante, achevée par une véritable apothéose

Comme expliqué auparavant, les huit pièces sont très différentes dans leur forme, mais la construction de l’ensemble est un peu particulière. En effet, la première partie est en tout point prodigieuse et nous tient en haleine jusqu’à la fin avec une mise en scène qui dépote, mais la seconde est quelque peu inégale dans son rythme. Les deux premières pièces sont très dynamiques avec Oreste qui fait participer le public et dont le passage dans la boîte de nuit réveille, et Les Euménides qui propose une mise en scène très rythmée et dynamique, pleine de mouvement pour représenter les rêves d’Oreste et sa torture mentale par les Érinyes. Cependant, les deux dernières pièces, en raison de leur forme, ont un rythme bien trop lent, le récit se ralentit, la dynamique se perd et on n’est pas loin de trouver cela un peu long, même si les parties philosophiques d’Iphigénie en Tauride sont intéressantes (enfin quand les sous-titres sont dans les temps), mais difficile à suivre et sont rendues accessibles à la fin, lorsqu’on comprend qui est vraiment Thoas. Enfin, dans Chrysotémis, Giuliana Vigogna parle seule pendant presque quarante minutes après avoir mis une dizaine de minutes à préparer la table et installer les quatorze chaises manquantes pour son dîner. Elle les installe deux par deux en faisant trainer les chaises et la scène. Si on comprend que cela est fait pour montrer l’ennui et la lassitude de cette sœur délaissée par toutes, cela ralentit considérablement le rythme. Et si sa performance est remarquable, elle souffre d’une certaine monotonie – probablement voulue par le metteur en scène – qui souhaite vraisemblablement mettre l’accent sur sa solitude. Bien que le public soit présent, elle raconte ce repas comme si elle jouait à la poupée. Elle se le raconte à elle-même, rendant difficile l’adhésion à son discours dont le style contraste beaucoup trop avec la folie et l’impulsion des pièces précédentes. Elle imagine les faits et gestes, les réactions des absents qui viendront finalement la rejoindre, à la fin de la pièce sur une musique assourdissante qui met mal à l’aise et sur fond de miroir qui tournent, ces miroirs qui semblent être les reflets des vices humains, ou l’un des mécanismes de la tragédie qui touche à sa fin et sombre dans l’anéantissement total de cette descendance. À l’inverse, on pourrait aussi comprendre la rotation finale des miroirs comme le retour au début, car la première pièce s’était ouverte sur un banquet familial. Cela montrerait que la tragédie ne peut être contrée, elle ne fait que recommencer et il s’agit là d’une sorte de caution au travail d’Antonio Latella qui semble dire que rejouer et réinventer les pièces d’Euripide, Eschyle et Sophocle est une des tragédies du théâtre, car ces histoires ont encore une résonnance aujourd’hui…

© Reynaud de Lage
© Reynaud de Lage

Les deux dernières pièces sont en réalité aussi bonnes que les précédentes, c’est juste qu’après une journée de 8h, et à la fin d’une autre de 7h20, terminer sur deux pièces plus « tranquilles » et moins déjantées surprend et déroute, donnant un petit côté longuet à l’ensemble. Cependant, si vous avez l’occasion de le voir, ne perdez pas une miette de ces huit portraits modernes des grandes figures de la famille des Atrides, car ils vous scotcheront à votre fauteuil tant dans leur mise en scène que dans leur écriture et le jeu des acteurs.

 

Jérémy Engler

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