Schapinsky et ce monde décevant

Sven Stäcker est un marionnettiste allemand assez connu dans son pays pour avoir ses marionnettes exposées dans un musée… C’est donc un privilège de découvrir son travail à Feldkirch à l’occasion du Festival de théâtre jeune public Luaga und Losna, même si son spectacle Schapinsky, le retour n’est clairement pas destiné à des moins de 16 ans (mais bon on était prévenu donc tout va bien) en raison d’un univers un peu trop sombre et de références trop complexes pour des enfants. Cette performance propose un point de vue tellement pessimiste sur notre monde qu’on ne peut décemment pas laisser des enfants le voir si on veut leur laisser la possibilité d’espérer encore un peu…

Je dois avouer qu’en tant que non germanophone, je n’ai pas compris tout ce qui s’est dit mais fort heureusement la scénographie est particulièrement intéressante à commenter et est si bien orchestrée qu’elle rend la pièce accessible même sans rien entendre à l’Allemand.

Un monde à deux visages

Schapinsky est une marionnette nue faite avec des objets recyclés qui montrent qu’il est une personne fragile et une réelle partie de ce monde, faite à partir de ce qu’elle rejette. Nous assistons à sa naissance et à sa découverte du monde. Tout commence avec le langage, les lettres viennent à lui, d’abord le « M », trop gros pour qu’il puisse le gérer, ensuite le « O » et son trou dans lequel on peut introduire des choses telles qu’un pénis… Oh non, il n’oserait pas… puis le « R » vu du dessous, prenant alors la forme d’une mitraillette dont il se sert pour tirer sur le public… et enfin le « T » présenté comme un couteau. Toutes ces lettres innocentes sont, dès le commencement de sa vie, perçues comme des choses dangereuses et annoncent la dualité qu’il commence à remarquer petit à petit. On le voit essayer d’apprendre le langage en assemblant les lettres au hasard jusqu’à former le mot « WORT » (qui signifie « mot ») en retournant le « M » pour en faire un « W ». Cette création prouve qu’il est maintenant capable de maitriser un langage aussi beau que blessant. Parce qu’il peut être douloureux ou faire souffrir, Schapinsky décide, tel un moine, de faire vœu de silence en se retirant lui-même la bouche.
Cette structure narrative de découverte puis d’automutilation est un processus qui se répètera tout au long de la pièce et de la vie de la marionnette. Chaque fois qu’il appréhende une beauté du monde, il en découvre une face sombre et décide donc de rejeter le monde dans sa totalité en renonçant à tous ses sens, pour ne plus percevoir les déceptions qui l’agressent. Après sa bouche, il se débarrasse de ses yeux, ses oreilles, son nez, son pénis, ses jambes, ses bras et sa tête… la seule chose qu’il reste est son buste ! Pour l’anecdote, il faut quand même savoir qu’il se sépare de tous ces membres sans la moindre hésitation sauf un, celui qui gouverne le monde – ou a minima l’esprit des garçons – son sexe. Il fait de cet instant, un moment solennel en l’accompagnant d’une musique traditionnellement utilisée pour rendre hommage aux soldats morts pour la patrie, faisant une bonne transition vers la future évocation de la guerre qui marquera profondément le petit Schapinsky. Même si la structure de la pièce est assez prévisible, l’humour noir qu’il emploie réussit toujours à nous étonner…

Le conte Schapinsky

© D.R.

L’histoire de Schapinsky nous est présentée sous la forme d’un conte, la marionnette ne parle pas, et pour cause elle s’est ôtée la bouche dès lors qu’elle a su parler. C’est donc Sven Stäcker qui raconte l’histoire en adoptant deux postures. La première est de décrire ce qui arrive à Schapinsky alors qu’il découvre le monde, la deuxième est de commenter ce qui arrive à la marionnette. Dans la première situation, la scénographie, sa voix et les lumières sont « normales » mais lorsqu’il adopte la seconde attitude, il ne parle plus qu’à travers un micro, il n’est alors plus éclairé que par une lampe torche qui illumine son visage par en dessous, lui conférant un visage terrifiant, à l’image de ceux que nous pouvions avoir plus jeunes lorsqu’on utilisait le même procédé pour raconter des histoires terrifiantes à la nuit tombée. Sa manière de raconter cette histoire est aussi un moyen de souligner l’ambivalence du monde qui possède un bon et un mauvais côté… le monde serait selon lui divisé en deux parties comme le public de la salle avant même le début du spectacle qui est divisé par le marionnettiste en un bon et un mauvais côté. Chaque partie hérite d’un papier avec un texte à lire correspondant à son côté. Chaque groupe lit d’abord son texte l’un après l’autre puis ensemble pour montrer que la frontière entre ce qui s’oppose dans le monde est de plus en plus friable. Tout le spectacle repose sur ce contraste, l’opposition entre l’ombre et la lumière, le bon et le mauvais, la vie et la mort, et sur le sens des mots et comment on peut les détourner en étant cynique ou en utilisant l’humour noir comme il le fait tout au long de cette performance.
Sven Stäcker dit qu’il est pessimiste et que sa marionnette est une projection de ce qu’il pense sur ce monde qu’il aime de moins en moins. Toutefois, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que le spectacle se termine sur une note d’espoir. Le conte débute avec une lumière rouge, la couleur de la passion mais aussi du sang, et une musique inquiétante pour finalement donner naissance à Schapinsky en le sortant d’une boite comme le ferait un docteur avec un bébé sortant d’un ventre. Cette lumière semblant annoncer une tragédie devient verte après sa naissance, comme si cette naissance, originellement placée sous une mauvaise étoile, pouvait se révéler positive et pleine d’espoir… S’il est vrai que l’espoir s’évanouit rapidement, la fin du spectacle le ramène avec la lumière verte qui revient et émane du cœur mort du buste de Schapinsky qui finit par diffuser de véritables cœurs en papier dans nos mains… À nous maintenant d’en faire bon usage…

Si le spectacle se veut pessimiste, la fin n’en demeure pas moins pleine d’espérance mais alors que cet espoir vient de la mort que devons-nous en penser ? Tel est le véritable but de ce spectacle, nous faire réfléchir et nous offrir quelques réflexions sur le monde et notre société avec une belle dose d’humour noir.

Jérémy Engler

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