Pour se réchauffer l’âme – Cœur Sacré

Allez découvrir Cœur Sacré au Théâtre des 2 Galeries une pièce magnifique, écrite et mise en scène par Christelle Saez, et jouée par Tatiana Spivakova.

 

Le choc des cultures

© Julien Saez
© Julien Saez

Une femme, française, tombe amoureuse d’un musulman égyptien. Pendant la première partie de la pièce, sa mère essaye de la dissuader de partir le rejoindre, et tente de lui expliquer qu’être avec un musulman est plus que compliqué. À travers ce réquisitoire contre un homme qu’elle ne connaît pas, et une culture qu’elle ne comprend pas, cette femme nous montre ce qu’est le racisme insidieux. Ses propos discriminants paraissent grotesques. Comme une thérapie, ou un exorcisme, les mots semblent tomber de sa bouche et passer à travers tout son corps en mouvement, avant de nous rejoindre. Son anatomie est presque déformée à mesure qu’elle prononce des paroles intolérantes.

Souvent, Christelle Saez joue avec les mots. Dans son texte, elle utilise souvent le procédé du proverbe. Ces expressions toutes faites, qu’on dit sans y penser, sont des formes qui ressemblent aux idées racistes, que l’on anone sans comprendre, sans en connaître vraiment le sens, comme on ne connaît pas d’ailleurs la culture de cet autre qu’on met au pilori. La langue utilisée par Christelle Saez est de toute façon très belle, poétique, et la forme s’accorde parfaitement avec le fond du propos. Mais le texte gagne aussi en sens avec la très belle mise en scène de la Compagnie Memento Mori. Ainsi, au début de la pièce, la comédienne, assise sur une chaise, reste un long moment les yeux fermés. C’est dans cette position qu’elle s’insurge contre l’absence du regard dans le monde contemporain. Elle affirme que sa fille, en s’en-amourachant d’un musulman, restera les yeux fermés, et qu’on l’obligera bientôt à se dérober aux regards du monde, derrière le voile par exemple, et qu’elle n’aura plus le droit de voir non plus. Mais elle s’érige elle-même en personne qui refuse de regarder, puisqu’elle a les paupières closes. De plus, la mère est habillée d’une sorte de longue chemise blanche, et l’on a l’impression qu’elle sort du lit, où qu’elle va y retourner. C’est elle qui se répand sur la nécessité qu’ont les femmes musulmanes à mettre du marron, du noir, ou d’autres couleurs sombres pour ne pas se faire remarquer. Ce contraste nous prouve à quel point les deux points de vue sont irréconciliables, et comme tout est question de tolérance.

Autour du microphone, au sol, est dessinée comme une frontière avec des rouleaux de scotch, côté jardin. Très symbolique, cet endroit, que la comédienne doit enjamber en sautant à chaque fois, représente une barrière entre ce qui est dit tout haut et ce qui ne peut pas être dit – la différence entre le public et le privé.

Vers plus d’acceptation

La représentation se divise en deux étapes – dans la première la mère parle à sa fille. La seconde partie diffère puisqu’on y retrouve une pluralité de voix – la fille, son copain, une amie de la famille s’expriment alors. C’est intéressant puisqu’enfin on finit par accorder la parole à l’homme, que la mère semblait jusqu’alors considérer comme un ennemi. La séparation entre ces deux moments est d’autant plus claire que la posture générale et la coiffure de la brillante Tatiana Spivakova sont altérés. Coiffés en chignon serré pendant la première partie, ses cheveux sont laissés plus libres par la suite ; la voix même de la comédienne se module désormais pour former des accents, des intonations différentes.

Cette seconde moitié de Cœur Sacré nous donne également à voir les limites de l’ouverture intellectuelle de ce que nous pouvons avoir. Même si elle pense être prête à entamer ce voyage, la jeune amoureuse se rend compte qu’il n’est pas facile d’adopter une nouvelle culture sans la comparer à ce qu’on a connu. Des images, des vidéos, projetées au sol et sur un drap blanc, nous font entrer dans l’Égypte, avec les bruits de la rue, les magasins, les visages… Nos yeux s’ouvrent à ces différences, qui n’en sont pas vraiment. Mais on comprend la difficulté qui peut résider dans le fait de s’intégrer. Dans les dernières minutes de la pièce, la fille vient chercher son amant, elle s’enroule autour du drap comme elle si elle s’enroulait autour de son amant. Le drap, tendu à la verticale, a une fonction de mur blanc pendant presque toute la pièce. Il est là depuis le début, comme un avertissement que tout peut finir si l’on s’aime seulement, que la solution réside dans un rapport intime avec l’Autre, que ce soit, ici, une relation sexuelle, ou symboliquement une amitié. D’ailleurs, la comédienne finit le spectacle assisse au milieu des marches, parmi nous – elle nous montre que nous sommes tous semblables, nous appartenons tous à l’humanité.

Cette mise en scène est poétique, politique, mais aussi sensuelle, avec des parties qui sont à la fois dansées et jouée. La très belle voix de Tatiana Spivakova sublime le texte intéressant, intelligent et beau de Christelle Saez. À voir ! Vous ne serez pas le/la même en sortant !

 

Adélaïde Dewavrin

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