Une séance d’hypnose peut-elle changer le cours d’une vie ?

Daniel Kehlmann est né en 1975 à Munich d’une mère allemande et d’un père autrichien aux origines juives. Les Friedland est son dernier roman, publié aux éditions Actes Sud. Le titre sonne comme celui d’une saga familiale. En effet, les Friedland ce sont les quatre hommes d’une famille, dont on va suivre les méandres d’une existence résignée, dictée par le mensonge, les bassesses et l’ennui.

Une sortie dominicale banale comme élément déclencheur

Tout commence en 1984, Arthur Friedland, père de jumeaux dénommés Iwan et Éric et leur demi-frère Martin se rendent au spectacle d’un hypnotiseur. Alors qu’il rit du spectacle, et s’en moque même et qu’il n’en croit pas un mot, il est appelé sur scène. Que se passe-t-il à ce moment-là ? Que lui a chuchoté l’hypnotiseur ?  En tout cas, lors du retour, Arthur Friedland dépose ses enfants sur le bord de la route et s’en va. Il disparaît ensuite non sans vider au préalable le compte commun familial. Il faut dire qu’Arthur Friedland écrit, mais que ses livres ne se vendent pas. C’est son épouse, ophtalmologiste, qui travaille pour lui. Arthur Friedland est-il un looser ?

Un saut dans le temps

Les_FriedlandOn est en 2008. C’est le début de la crise économique. Les trois frères Friedland sont devenus adultes. C’est sur trois jours que l’ont suit leurs vies respectives. On les découvre à tour de rôle. C’est d’abord Martin, prêtre alors qu’il ne croit pas en Dieu. Bourré de questions et de friandises, il fait face à l’angoisse véhiculée par son athéisme et son obésité.

Puis c’est au tour d’Éric, qui n’est pas mieux loti. Homme d’affaires véreux, il a perdu l’appétit et se nourrit essentiellement de psychotropes, qu’il avale pour oublier la crise économique qui le condamne sans doute à la mort ou au moins à la faillite. Quant à Iwan, il méprise profondément le commerce de l’art dans lequel pourtant il nage comme un poisson dans l’eau, vendant, revendant les toiles d’un artiste créé de toutes pièces par son cerveau torturé. C’est alors que le père Arthur  Friedland va réapparaître notamment par le biais des médias. Pour lui c’est le succès, grâce à un livre dont se réclament tous les prédisposés au suicide de la planète ! 

Chute des personnages et désastre

On assiste au désastre des personnages avec un rire cynique, dégoûté par l’époque qu’ils traversent et qui est aussi la nôtre. Une époque où la religion, la finance, l’art, la société du spectacle, la crise et l’indifférence se côtoient cruellement. Le roman est écrit de telle manière que l’on voit les mêmes événements à travers le regard successif des trois frères. Ces trois destins se sont construits autour du doute et de l’absence du père. Ils sont trois et le lecteur assiste à la description de trois crises existentielles. Aucun des trois n’est heureux, ils ont raté leur vie. La crise économique de 2008 précipite leur chute personnelle. C’est à la fois une faillite collective et une faillite individuelle. On peut alors se poser la question de savoir si la conduite du père est la source de leur échec ? Selon l’adage on dit que « ce qui ne tue pas rend plus fort » et Daniel Kehlmann démontre dans ce roman que ce n’est pas toujours le cas. Martin, Éric et Iwan ont échoué dans la construction de leur vie. Ce sont des êtres torturés, très malheureux.

Il semblerait finalement que seul le père ait « réussi » son existence, il est enfin devenu célèbre grâce à ses écrits, mais est-il finalement heureux ? Il est reconnu professionnellement, mais a abandonné sa famille. Ses fils ont grandi sans lui, sans aucune nouvelle pendant des années et le résultat est éloquent ! Une question reste posée : quels ont été les mots de l’hypnotiseur pour qu’ils provoquent la disparition du père, lui qui se moquait tellement de ce genre de pratique ? Mystère ! Cette fuite était-elle finalement préméditée ?

L’auteur tel qu’il dépeint les quatre hommes dans son roman ne permet pas au lecteur de ressentir de l’empathie pour eux. Bien au contraire, c’est comme s’il le conduisait à éprouver un sentiment de dégoût à leur égard tant d’un point de vue physique que psychologique. C’est également une interpellation sur la société actuelle et les drames qu’elle engendre. Une prise de conscience, si cela était encore vraiment nécessaire, de la laideur du monde dans lequel on vit.

Marie de Kako

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