Sens Interdits : nos coups de cœur

Pendant deux semaines, le festival international de théâtre Sens Interdits était à Lyon. L’occasion pour nous de découvrir une multitude de pièces de théâtre venues du monde entier, mais aussi des expositions et de l’art de rue. Le festival Sens Interdits est prisé des jeunes et nous y étions ! Après notre article sur Tijuana et sur Ma Petite Antarctique voici nos coups de cœur : Girls Boys Love Cash et Mandelstam. (Sens Interdits  ©  Emmanuel Teitgen)

 


 

La prostitution mise en lumière

GIRLS-BOYS-LOVE-CASH-05_Citizen.KANE_.Kollektiv_JES_Foto-von-Alex-Wunsch.jpegGirls Boys Love Cash  ©  Alex Wunsch

Girls Boys Love Cash est un spectacle allemand de Citizen.KANE.Kollecktiv & Junges Ensemble Stuttgart. Ce collectif transgénérationnel aborde des thèmes divers du monde contemporain dans lequel nous vivons. Mais cette fois, ces artistes nous parlent de la place de la prostitution en Allemagne et en Roumanie. Le collectif a donc mené une enquête sur ce sujet en collaboration avec le Junges Ensemble Stuttgart, théâtre pour le jeune public. C’est tout un travail de recherche qui a été effectué entre Stuttgart, ville d’Allemagne et la Roumanie sur différentes questions : l’argent, le corps et la prostitution. 

Tout d’abord, le spectacle commence avec un certain étonnement dans le public : la compagnie procède à une séparation des  genres. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Face à face. Ainsi, le public encercle la scène dans un dispositif bi-frontal. Les différents acteurs et actrices passent questionner le public : qu’est-ce que les femmes pensent des hommes ? Et inversement. Le spectacle commence alors sur nos propos : « Les hommes sont… / Les femmes sont… ». Puis,  suit toute une création pluridisciplinaire mêlant scènes de théâtre, danse avec le mouvement du corps, mais aussi des images, des vidéos, des récits, des témoignages, etc… Le collectif s’appuie sur son enquête, mais aussi sur la modernité pour nous offrir un sujet sensible, voir tabou, mais surtout peu abordé au théâtre, en nous invitant à avoir un autre point de vue. 

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Girls Boys Love Cash ©  Alex Wunsch

Nous avons été particulièrement touché.e.s par ce spectacle. Le rythme que la compagnie a choisi est intéressant. Il nous montre au début, que c’est un choix d’entreprendre cette activité, ce métier. Que nous faisons ce que bon nous semble de notre corps. Puis, au fil du spectacle, les contraintes et la noirceur du sujet arrivent. Non, certain.e.s sont forcé.e.s à faire cela, contraints par des histoires d’argent, de survie. Ce fil conducteur a été marqué par le témoignage vidéo d’une femme roumaine que l’on voit tout au long de la performance. Elle raconte l’histoire de sa vie, de son métier, les avantages comme les inconvénients et les souvenirs tragiques qui lui sont arrivés : agressions, blessures, viol. Les différents acteurs du collectif incarnent eux aussi des personnages qu’ils ont pu rencontrer lors de leur enquête. Cette pièce est donc belle, touchante et intéressante par tout ce qu’elle englobe. De là la performance scénique en elle-même, aux recherches du sujet mais aussi les témoignages et les différentes façons de nous la présenter.

Girls Boys Love Cash, mis en scène par le collectif Citizen K.A.N.E. Aux Subsistances (Célestins Hors Les Murs) dans le cadre du festival Sens Interdits.

Lucile

 

Article rédigé par Lucile Sauverzac.

 

 


 

Vous savez quel pays respecte le plus ses poètes ? 

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Mandelstam ©  Polina Koroleva

Mandelstam. Le titre est sobre, se résume à un nom. Celui d’un poète russe qui a eu l’audace de critiquer Staline (et sa moustache) dans un poème en 1933. « Ses doigts épais sont gras comme des vers de terre, / ses mots, infaillibles comme des poids d’un poud. / Parmi ses moustaches ricanent des cafards / Et les tiges de ses bottes sont des miroirs ». Ces vers lui vaudront la mort dans un camp en Sibérie après des années d’une vie misérable et surveillée. La pièce met en lumière des épisodes de la vie de cet artiste dont la liberté d’expression a été conspuée. C’est au cours d’une des premières scènes, que Mandelstam récite ce poème à son ami Boris. Immédiatement nous comprenons que même simplement prononcés, ces vers marquent la mise à mort du poète. La femme de Mandelstam, dans un cri déchirant, nous assène que ce poème n’a jamais été publié, qu’il n’a été que récité, que ce n’était qu’une idée lancée, là. Mais qu’importe, la figure suprême de Staline a été offensée et Mandelstam doit payer de sa vie pour cela.

La mise en scène est sobre, à l’image du titre. Au fond, un immense tableau blanc se détache du fond noir de la scène. C’est une représentation du Christ crucifié, son visage est camouflé par un objet que l’on peine à identifier. Mais la lumière crée une ombre qui s’allonge à mesure que le tableau bouge. Le Christ devient terrifiant et surplombe les comédiens. Sa figure est présente mais camouflée, ses yeux ne sont plus visibles. Se cache-t-il de Staline qui provoque une onde d’effroi par sa simple présence ? Une matière nous saute aux yeux. Le fer. Tout est ferraille dans ce décor, les bancs et les panneaux ornés des visages des poètes Russes assassinés par leur patrie. Ce fer fait un vacarme abominable lorsque les comédiens jettent violement au sol ces panneaux. Le son est désagréable, il nous crispe immédiatement sur notre fauteuil. Matière froide et dure, le fer est le reflet de ce que le pays a dû endurer dans cette période sombre du XXème siècle. C’est une mise en scène brutale, d’une histoire violente. Cela se tient. La musique est très forte, parfois à la limite du supportable. Le Dies Irae de Verdi résonne dans la salle, vibre dans nos corps. Cette mise en scène est une vraie tempête et on en ressort violenté.e.s. La violence est partout, mais surtout dans une scène extrêmement marquante. Mandelstam saute du troisième étage afin de se suicider. Là, le comédien nous offre une interprétation colossale. Du haut d’un petit tabouret, il saute dans un ralenti à la fois beau et cruel, puis tombe précipitamment au sol. Hurlement de sa femme. Frisson dans le public. C’est un séisme d’émotions.

 

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Mandelstam ©  Polina Koroleva

La figure de Staline est toujours accompagnée d’une musique militaire, d’un hymne. Ce personnage est terrifiant et sa simple présence met mal à l’aise. Il se tient assis, jambes écartées mains sur les genoux. Le dos droit. Fier. C’est son fantôme qui vient hanter le personnage de Mandelstam qui sombre peu à peu dans la folie. Et cyniquement, le tableau de fin met en scène Staline, au centre des quatre autre personnage. Il est dans un puits de lumière blanche. De quoi nous rappeler une dernière fois que le nationalisme n’est pas loin et que la liberté d’expression est une chose que nous devons chérir. Mandelstam est un poète qui refuse de voir cette liberté lui être refusée et il y laissera sa vie.

Roman Viktyuk, collier doré et chemise bariolée, vient saluer le public des Célestins aux côtés de ses comédiens. L’hymne musical qui revenait lors des apparitions de Staline est mis en route pour son apparition, signe du symbole national qu’est Vitkiuyk en Russie. Surprenant mais grandiose. Requiem pour la poésie, ode aux poètes. Ce spectacle se résume en une phrase que Mandelstam déclame, debout sur le banc de fer : « Vous savez quel pays respecte le plus ses poètes ? Celui qui les tues. ».

 

Mandelstam. Texte de Don Nigro et mis en scène par Roman Viktyuk. Au Théâtre des Célestins dans le cadre du Festival Sens Interdits.

 

Candice

 

Article rédigé par Candice Grousset.

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