Shangri-La : une dystopie française très contemporaine

Shangri-La est un roman graphique dessiné et scénarisé par Mathieu Bablet, et édité chez Ankama. Dans la sélection officielle du Festival d’Angoulême, il est un des 10 candidats qui peuvent prétendre au Fauve d’or. Alors, qu’est-ce qui rend cette bande-dessinée si différente des autres ? Réponse dans quelques lignes.

Une dystopie déstabilisante

© Ankama / Mathieu Bablet
© Ankama / Mathieu Bablet

On commence le roman graphique sur une note bien loin de la science-fiction affichée en couverture : on observe un homme en pagne fait de feuilles, tenter de survivre dans une planète aride où le soleil peut bruler spontanément le peu de vêtements qui le protège. On apprend rapidement que son temps est compté : l’étoile de son système planétaire va bientôt s’effondrer sur elle-même pour donner une supernova. Puis, le lecteur est catapulté : « Un million d’années plus tard ».

Un million d’années plus tard, nous suivons une poignée de personnages, Nova, Aïcha, Scott et Virgile, des citoyens au sein d’une station spatiale, qui sont chargés d’enquêter à propos de stations spatiales qui ne répondent plus. Rapidement, on découvre des destructions anormales, des salles détruites par un objet sphérique. La chose ne s’explique pas, et tous les membres de l’équipe à l’exception de Scott vont se méfier de leur employeur, Tianzhu Enterprises, qui détient le monopole de tous les commerces existants, et qui maintiennent l’humanité en vie, loin d’une terre qui serait devenue inhabitable.

En plus de cette thématique de monopole économique et politique s’en ajoute une autre, sociale, quand on s’aperçoit de l’existence des Animoïdes, versions anthropomorphes des animaux de compagnie que nous connaissons. Le nombre de thématiques qui sont brassées est impressionnant, et font partie, incontestablement, de la richesse de l’œuvre.

Dessine-nous des moutons

Parmi les questionnements abordés, il y a celui de notre mode de consommation. Pas le leur : le nôtre. Et c’est là où le bât blesse : c’est une dystopie qui comporte trop de problématiques contemporaines pour être crédible à nos yeux. L’histoire est censée se passer des siècles après notre ère : et tous les problèmes semblent pouvoir être balayés par la sortie du dernier TZ-Phone 7 ; avec des versions améliorées tous les 6 mois. Le contrôle des foules n’est pas problématique à aborder dans ce contexte, et prétendre que notre société actuelle de consommation est trop basée sur l’obsolescence programmée est certainement juste. Mais tout semble trop ancré dans le présent pour qu’on puisse se projeter dans ce futur potentiel.

Pourtant, c’est sûrement un bon moyen d’envisager le contrôle des foules : un cycle perpétuel de technologies un peu plus poussées qui permet au consommateur de ne se focaliser que sur la surenchère des nouveautés gadget, et pas sur le monde extérieur. Mais il est difficile de croire que, dans un système où tout est contrôlé, fabriqué, entretenu par une seule entreprise, une faille puisse apparaître pour que les « rebelles » renversent la situation. Malgré tout, le récit nous donne envie de croire à ce qui nous est raconté, et blinde notre suspension consentie de l’incrédulité grâce à de jolis effets visuels : les intérieurs monochromes, ainsi que les extérieurs d’une beauté à couper le souffle sont les principaux atouts narratifs de l’œuvre, et nous permettent de croire en cette « pensée unique » qui met les gens en mouvement.

Des personnages riches et absents

© Ankama / Mathieu Bablet
© Ankama / Mathieu Bablet

Parmi ces personnes qui font partie de la foule, nos personnages diffèrent, et ne diffèrent pas. Ils ne diffèrent pas parce que le coup de crayon de l’auteur aurait peut-être tendance à ne pas rendre les personnages assez distincts les uns des autres. Mais malgré tout, ils ont tous leurs idéaux, leur caractère, leur absolu, et aucun d’entre eux a tout à fait tort ou tout à fait raison : le chef de la rébellion, par exemple, n’est pas forcément armé des meilleurs sentiments. Les évolutions psychologiques, de l’indifférence vers la soif de liberté, se comprennent, et sont méticuleusement amenées. On comprend toutes les motivations, et c’est un autre point fort de l’œuvre… Cependant, on entre rarement en empathie avec les personnages du fait de certaines de leurs aspérités, parfois trop appuyées. On adhère finalement plus aux idéologies qu’aux personnes qui les portent, et cela rend l’œuvre profonde, mais pas aussi divertissante qu’elle pourrait se le permettre, faute peut-être du format (L’œuvre est en 24×32, et fait 220 pages), très lourd, très dense, qui aurait éventuellement pu mieux s’épanouir en divisant l’intrigue en plusieurs tomes.

Au final, que penser de Shangri-La ? C’est une dystopie étonnante, et je vous conseille de vous y plonger si vous n’avez pas une suspension consentie de l’incrédulité fragile (si vous êtes prêts à accepter certaines choses qui ne seraient pas cohérentes dans le monde tel qu’il est aujourd’hui). Mais à côté de ça, vous verrez des idéaux non-manichéen s’affronter, sans grande philosophie gagnante ou perdante : ça sera à vous de vous construire à partir des multiples joutes verbales dans Shangri-La. C’est une œuvre déstabilisante, qui parvient à vous atteindre et à vous faire vous questionner, si vous acceptez de faire l’impasse sur certaines lois de la physique qui sont évoquées pour justifier des éléments d’intrigue.

Jordan Decorbez

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