Singspiele au TNP, Pièce par Pièce

Du 16 au 24 mars se joue dans la petite salle du TNP une bien étrange pièce. Singspiele n’est en soi pas définissable, c’est un OVNI. Un OVNI créé par Maguy Marin, adepte du genre, accompagné par David Mambouch, un touche à tout du théâtre, et Benjamin Lebreton, scénographe. Tous trois nous proposent donc un ballet peu commun, dont on ne ressort, à coup sûr, pas indifférent…

Une étrange performance

Maguy Marin est un nom bien particulier dans le monde de la danse. Peut-être parce que, pour certains, elle n’en fait pas entièrement parti. Son œuvre est imprégnée du théâtre, elle en déborde même, que ce soit assumé, avec May B et son hommage à Samuel Beckett, ou simplement en utilisant des codes dits théâtraux. Mais le travail du corps est encore plus intense chez elle. De sa formation classique, elle a gardé une technique incroyable. Mais attention. Pas de sauts ni de portées ici. Toute la technique repose sur les micromouvements, sur la respiration, sur la tension que peut émettre un corps. Pour Singspiele, on retrouve donc sans surprise ce travail sur cette simplicité illusoire. Sur scène, un homme, nu au départ, il porte une sorte de cadre devant la tête, le cachant entièrement. Sur ce cadre, une photo d’homme. Puis, l’interprète détache l’image, pour en dévoiler une autre. De nouveau un visage. Et ainsi de suite. À ce changement régulier, s’ajoute un changement de costumes, dans un premier temps : à chaque visage, un vêtement, à chaque visage, une attitude, une posture dans le corps. C’est la démultiplication d’un corps, d’une tête, au détriment de celle de l’interprète, qui, réussite suprême, s’efface alors complétement. Il peut alors devenir qui il veut. Un cycle s’installe, et les personnages se suivent, glissent les uns vers les autres, s’effacent comme ils sont apparus. Mais ce cheminement, qui semble sans fin, se perturbe par moment. Le visage ne correspond plus au vêtement ou au corps auquel il est associé. Nos propres codes s’en retrouvent alors bouleversés…

Pour d’étranges sentiments

© B. Lebreton
© B. Lebreton

S’il est facile, tout du moins pas impossible d’analyser cette performance objectivement, il est bien moins aisé de parler des sentiments produits tout en gardant cette même ligne de conduite. Le « Je » prendra donc la suite, car il est bien délicat de s’approprier le sentiment des autres. Maguy Marin a donc toujours eu un drôle d’effet sur moi. Chacun de ses spectacles me font l’effet d’une bombe, et perturbe, plus ou moins longtemps, le fil de mon existence. Il me touche, bien souvent d’ailleurs, d’une façon plutôt négative. De la simple gène, à l’ennuie, ou au malaise profond, je ne ressors jamais comme avant d’une de ses pièces. Si l’intellect reste toujours d’aplomb et s’émerveille de ses trouvailles, le cœur lui a tendance à vouloir prendre ses jambes à son cou. Difficile de dire si ce sentiment est collectif, ou si l’effet m’est tout à fait personnel. Mais entre cris de rage, portes qui claquent, et standing ovation, il semblerait que l’indifférence ne soit pas de mise. Et Singsiele n’échappe pas à la règle. Sur une heure de spectacle, les minutes s’écoulent goutte à goutte, accompagnées par la musique qui m’oppresse le cœur. L’image de fin, que je ne dévoilerai bien sûr pas ici, me coupe le souffle. Une nouvelle fois, le sentiment de ce spectacle restera graver, dans mon corps, dans mon esprit.

Singspiele est une pièce hors-norme. Bouleversante, incontestablement trop longue, elle ne laisse en aucun cas de marbre. Maguy Marin continue donc sur sa lancée, explore encore et encore les limites du corps, et les choses incroyables qu’il peut faire passer. Et elle réussit, sans aucun doute. Alors courrez voir ce spectacle. Parce qu’il faut parfois accepter de se laisser bousculer un peu…

Marie-Lou Monnot

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