Sodome ma douce : témoignage clandestin de l’île du pêché

La compagnie Erodium joue le texte de Laurent Gaudé Sodome ma douce du 6 au 19 mars aux Théâtre des Clochards Célestes. Ce groupe jeune de moins de dix ans est composé de quatre artistes qui souhaitent, à travers un regard poétique, faire partager le texte aux spectateurs grâce au son et à la lumière, et une construction particulière de l’espace scénique. Il rend alors, avec originalité, au texte contemporain de Laurent Gaudé (2009) sa poésie et sa majestuosité dans une mise en scène plutôt entraînante.

Une bonne mise en valeur du texte grâce à une mise en scène étudiée

Cette compagnie manie très bien le son et la lumière. Les hauts parleurs disposés dans tous les coins de la salle confèrent une sorte de tridimensionnalité au son, qui semble parfois sortir du public, vibrer sous le sol. Bien vus aussi, la pluie et le tonnerre qui s’entendent comme s’ils s’abattaient directement sur le plafond. C’est une bonne manière de faire rentrer le spectateur dans l’atmosphère si spéciale du texte : une femme, une survivante raconte comment on a détruit, enfumé, émietté sa ville de Sodome. Comment on a rendu les hommes malades, comment tous sont tombés. Comment elle s’est retrouvée la dernière femme devant un homme qui l’a condamnée à être enterrée vivante sous le sel, comme la ville dans laquelle elle a vécu. Elle en a réchappé mais garde une blessure, celle d’être la seule à avoir encore le souvenir de Sodome, ville pécheresse de la Genèse qui a par conséquent été détruite par la colère divine. Ainsi le son tient une grande place puisqu’il permet de rendre compte de la violence de l’histoire par des bruits évocateurs d’éléments déchaînés contre ce personnage et sa ville. La lumière tient elle aussi une grande place : elle structure l’espace scénique, le corps du personnage. Elle est un des seuls accessoires de la pièce puisqu’elle est déclinée en lanternes, qui servent à la femme à déambuler sur scène et à reconstruire son chemin, sa ville à la lumière de ses souvenirs. On peut faire remarquer le moment assez incroyable où le personnage s’est enduit le visage de peinture fluorescente, alors qu’elle raconte comment elle s’est relevée de son ensevelissement sous le sel. Les lumières sont alors éteintes et le squelette de son visage dessiné est la seule chose visible, comme pour témoigner du peu qui lui reste désormais, sa cité ayant été réduite en poussières.

Une pièce qui mobilise le spectateur

Ce spectacle est étrange, il comprend le public et ses réactions. L’exemple le plus marquant est sûrement le moment où la femme parle du jour qui se lève et lui brûle la rétine. A ce moment-là, alors que la pièce est plutôt sombre, les spots braqués vers le public s’allument et le frappent de toute leur intensité. C’est vraiment très inattendu, déroutant mais très efficace puisque si nos yeux peinent à s’accommoder, on est sûr de comprendre de quoi elle parle. Et puis il y a autre chose de très étonnant : un voile devant la scène. Ce voile noir modifie la netteté de la perception, on a une vision un peu plus trouble que la normale, ce qui provoque la curiosité mais aussi des questionnements : le voile va-t-il se lever ? Ce personnage cherche-t-il à instaurer une distance avec son auditoire ? En tous cas, si ce quatrième mur évident peut sembler peu intéressant et très risqué il dévoile autant qu’il ne voile : il permet de raconter l’histoire dans un climat feutré, secret. Il va de pair avec la pudeur du personnage et du coup nous invite à suivre l’histoire d’autant plus. Cette femme est en effet d’une noblesse tant dans l’éloquence que dans sa façon de bouger. Son dévoilement progressif est très fort car elle semble vraiment vouloir se cacher, sous une longue aube rouge. Elle déboutonne peu à peu ses manches, laisse entrevoir sa chute de reins, ses jambes mais toujours d’une manière élégante, alors qu’on pourrait penser qu’un thème aussi connoté sexuellement que Sodome pourrait laisser une liberté corporelle sans limites. Mais ici l’actrice (Lucie Donet) préfère inspirer grâce à son personnage la fascination pour son récit plutôt que pour son corps, et elle a raison.

Une pièce forte malgré quelques petits écueils

Le texte résonne très bien avec cette mise en scène. Il y a un travail indéniable sur les aspects plastiques et techniques. Le fait que les paroles des autres personnages soient seulement récitées rend le message de la femme encore plus personnel, on entre vraiment dans ses souvenirs. Mais du coup le son perd de cette force lorsqu’il dédouble sa voix : son récit est suffisamment poignant pour que l’écho résonne à l’intérieur du spectateur et non dans la salle. Cela nuit un peu à la sincérité, à l’unicité de son monologue. De la même manière, certains bruits ne paraissent pas indispensables et alors le silence accompagnerait très bien le personnage. Ils sont en effet un peu assourdissants de temps à autre et donc nuisent un peu à l’intensité, à la profondeur de l’histoire que nous raconte cette femme.

Le Théâtre des Clochards Célestes a donc misé sur une interprétation à la fois technique et poétique de la pièce de Gaudé. Elle offre beaucoup au spectateur mais avec délicatesse et solennité. On s’émeut et on vit en même temps que la femme de Sodome les événements terribles qui ont ébranlé sa cité. On est confronté à cette histoire grâce à un dialogue avec le public qui reste très noble, même si certains éléments viennent ternir cette belle lecture de Sodome ma douce.

Solène Lacroix


Afin de découvrir ou redécouvrir l’écrivain Laurent Gaudé, nous vous conseillons notre coup de coeur pour Le Soleil des Scorta.

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