Sortie de résidence et discussions autour de Blackbird

Nous avons assisté à la sortie de résidence de la pièce Blackbird, de David Harrower, mise en scène par Joseph Fioramante et jouée par Myriam Le Chanoine, François Guizerix et Chloé Pestana, à l’Ensatt, et avons eu le plaisir de les rencontrer ensuite, à même le plateau, une fois les derniers spectateurs repartis. On a parlé abus, société de consommation, amour, reconstruction, psychanalyse, catharsis, monstre, non-dits… On a parlé longtemps. (Image mise en avant © Candice Grousset)

Blackbird © Myriam Le Chanoine

Retours au théâtre et texte fort : la naissance du projet. 

Blackbird parle d’une histoire d’abus entre Una, 12 ans et Ray, 40 ans. Quinze ans après les faits, Una retrouve Ray – devenu Peter – et provoque un face à face : un possible tremplin pour une reconstruction vitale. Ils se retrouvent le temps d’une soirée, dans la salle de repos d’une entreprise pleine de déchets, à l’image de leurs vies. Déni, colère, détresse, négociations, acceptation peut-être : sont-ils ici pour faire le ménage ? Ou déballer au grand jour ce qui pourrit au fond d’eux depuis des années ? 

C’est Myriam qui découvre la pièce en 2005 quand elle est mise en scène par Claudia Stavisky aux Célestins, touchée, elle achète le texte qui reste dix ans dans sa bibliothèque avant de ressortir l’année dernière…

Myriam : Pourquoi j’arrive à cette aventure là ? C’est un retour au théâtre et pour moi, la première base était de partir avec un texte solide, fin et intense. Blackbird est une partition qui laisse un espace considérable et ouvre des gouffres passionnants, autant pour les acteurs que pour le public ! L’écriture brute de David Harrower nous permet une interprétation non didactique et j’ai l’impression d’avoir la possibilité d’un voyage illimité pour interpréter ce qui se passe dans le corps et l’esprit de mon personnage…

Elle propose alors à François d’être son partenaire de jeu, pour lui aussi c’est son retour sur scène.

François : Le retour au théâtre pour moi devait avoir du sens et cette pièce en a.

Ils se tournent alors vers Joseph, ancien pédagogue de Myriam à l’Ensatt, pour la mise en scène de ce texte. Et c’est parti pour relever un défi dont ils sont bien conscients.

Myriam : C’est pas rien de monter ça aujourd’hui… Il va falloir tenir droit dans ses bottes et savoir ce qu’on veut dire là dedans ! 

© Elisabeth Coumel

« On ne va pas tourner autour du pot. »

Joseph : Assez vite dans les discussions, s’est posée la question de la pédophilie. On ne va pas tourner autour du pot, on appellera ça comme on veut : il y a un crime point barre. On ne peut pas revenir là-dessus c’est clair. 


Ceci étant posé, le texte donne à explorer beaucoup de perspectives et engendre des questionnements passionnants. C’est alors qu’une discussion à bâtons rompus se lance autour des thèmes abordés par la pièce et des réflexions que cela nourrit pour aujourd’hui. Que la parole des victimes soit libérée et entendue – même criée dans les rues – c’est essentiel. Mais pour avancer et empêcher que l’histoire se répète, il nous faut comprendre les processus qui poussent à commettre ce type d’actes. On doit chercher à comprendre les mécanismes de destruction et de reconstruction qui traversent nos vies et notre société. 

 

Joseph : Tant qu’on ne se posera pas la question de pourquoi il y a des gens qui passent à l’acte, on ne creuse pas le fond de nos sociétés pour espérer les changer. Qu’est-ce qui fait que des gens à 40 ans puissent céder à la demande d’une petite fille – parce que c’est une demande de tendresse – et l’interpréter comme un désir de sexualité ?

Myriam : Et comment la société permet ça…

Joseph : Oui, comment elle l’encourage aussi. Ou comment on n’est pas éduqué, civilisé, pour lutter contre ça. C’est ce que dit Una à un moment dans le texte : « Eduquer. Scolariser. Civiliser. ».

François : Quand est-ce qu’on commence à considérer quelqu’un comme un objet et non comme un sujet ? Ça, c’est un thème majeur de la pièce.

Devenir un monstre : questionnements et réactions pêle-mêle…

François : On ne nait pas pédophile, on ne nait pas nazi – on en a beaucoup parlé ensemble – on le devient. Et qu’est-ce qui fait qu’on le devient ?

Myriam : Quand on éduque nos enfants, on ne leur apprend pas beaucoup à gérer leurs frustrations – déjà il faudrait faire ce travail sur soi pour pouvoir le transmettre. On ne leur apprend pas que l’humain est complexe, et surtout on va dissimuler son côté « monstrueux ». On ne dit pas ça aux enfants.Ça devrait faire partie de l’éducation. Il n’y a qu’à observer comment on enseigne aux enfants l’histoire de la guerre et le conflit entre les hommes 

 

La démarche de la pièce se rapproche alors de ce que propose Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem. Il s’agit de comprendre comment on peut être des monstres. Il s’agit de décortiquer les mécanismes qui transforment la personne lambda en tortionnaire. Si nous ne cherchons pas à comprendre ce qui se passe dans la tête du bourreau, si on l’enferme dans son image de monstre, on le sort de notre humanité et nous devenons incapables de changer les choses. Voilà pourquoi chercher à comprendre le personnage de Ray est essentiel : ce n’est pas légitimer son acte mais comprendre comment il en arrive là et comment il aurait pu ne pas en arriver là. Les personnages sont complexes comme dans la réalité et c’est ce qui rend le travail passionnant. 

© Elisabeth Coumel

François : C’est une pièce forte, on a envie de creuser ce qu’elle dit. Nous, en tant qu’acteurs, c’est la complexité des rôles qui nous a attirés. C’est toujours passionnant de chercher à les comprendre, d’explorer leurs différentes facettes…

Myriam : Qu’est-ce qu’elle vient chercher ? Est-ce qu’elle est détruite ? Le sera-t-elle à jamais ? Est-ce qu’elle vient se reconstruire ? Est-ce qu’elle l’aime encore ? Est-ce qu’elle l’a aimé à douze ans ? Mais c’est quoi l’amour d’une enfant de douze ans ? Est-ce qu’on peut interdire à un être humain d’aimer ? Non…à condition que l’adulte mette une barrière, des limites. La pièce va à l’endroit du paradoxe humain. 

Joseph : On est dans un monde où je prends les gens, je les exploite, je n’en ai plus besoin, je les jette. Donc il ne faut pas s’étonner qu’à un moment des mecs fassent ça à des femmes. C’est la continuité dramatique d’une société de consommation où l’on nous pousse à suivre nos pulsions, sans s’imposer des limites, sans se respecter soi-même. Autre exemple : les animaux nous nourrissent, mais est-ce que c’est une raison pour les traiter comme ça ? Ce ne sont pas des objets, ce sont des êtres vivants. Comment on respecte la vie ? 

Myriam : Ça parle aussi du côté mensonger de l’humain, du fait qu’on ne sait même pas qu’on existe et que peut être, au fond, on n’existe même pas dans nos propres vies. Ça pose la question : Qu’est-ce que c’est d’aimer vraiment ? Qu’est-ce que c’est d’avoir du pouvoir sur l’autre ? C’est quoi être en lien avec quelqu’un ? Dans le respect de cet autre ? Qu’est ce que c’est que se respecter soi-même aussi ? 

Joseph : La pièce pose des questions beaucoup plus profondes sur ce que c’est que l’être humain et comment on devient un être humain. Je pense qu’on nait « Être » et qu’on devient « Humain ». Ce n’est pas donné. Il s’agit alors de vivre en conscience et de poser des choix clairs quant à ce qu’on veut être.

Un théâtre cathartique, voire même thérapeutique ? 

Qu’est-ce que la pièce fait au public, quelle est sa place : un témoin, un juge, un voyeur ?

Joseph : Il est tout ça à la fois, mais c’est surtout un acteur. On a besoin de lui. On le voit bien, souvent après la représentation, les spectateurs ont besoin de parler, de rester. Ce n’est pas juste une histoire qu’on raconte comme ça : ça secoue – nous aussi en la jouant. La place du public est très importante et dans ce dispositif là il est très proche.

En effet, dans cette sortie de résidence, nous sommes à même la scène, dans la lumière, tout près des acteurs. Ce dispositif nous inclut et nous invite à réfléchir, à entrer dans la pièce, à prendre notre place. 

(c) Elisabeth Coumel 3

 

© Elisabeth Coumel

 

Joseph : C’est bien que le spectateur soit aussi dans la lumière. Le théâtre est un endroit de partage. Si on pouvait un petit peu par le théâtre éveiller des consciences… On est tous Una abusée, on est tous Ray abuseur. On est tous un jour ou l’autre à cet endroit, même pour des broutilles. C’est un endroit de l’abus en général, pas forcément que de la sexualité. On se fait avoir, on s’abuse soi même…Alors le théâtre est un miroir pour nous tous. 

Alors quels retours, quel bilan, après ces premières représentations ?

Myriam : Le principal retour, c’est que ça fait du bien d’aller voir du théâtre dans une salle de répétition, sur un texte comme ça et que du coup, il y a quelque chose de très vrai, de très simple qui se passe. Cette proximité avec le public a été très particulière pour nous comme pour les personnes qui sont venues nous voir. C’est pour ça que ça nous fait vraiment réfléchir pour la suite de la création…

François : Oui, ça nous questionne. C’est le commencement de quelque chose mais c’est aussi la fin d’un travail ici à l’Ensatt. Maintenant, comment on va pouvoir mettre cette pièce sur scène ? Je suis curieux de voir ce que ça peut être.

Myriam : Tout le monde a compris que notre propos, c’est qu’elle vient se reconstruire, mais ça questionne quand même. Il y a des gens qui ne voulaient plus partir, ils avaient besoin de réagir à ce qu’ils avaient vu, et parfois même d’exprimer ce qu’ils avaient pu vivre dans leur propre vie. 

© Elisabeth Coumel

Est-ce que vous voulez rajouter quelque chose ? 

Joseph : Il y aurait trop de choses à partager encore : ça pourrait durer des heures, nous ça dure depuis des mois.

Parce qu’on ne peut pas retranscrire l’intégralité de cette discussion et les réflexions intérieures qui en sont nées. Parce qu’on a besoin du théâtre pour parler de ce qui compte, de ce que nous voulons – ou de ce que nous ne voulons pas – aujourd’hui. Parce que payer sa dette n’est pas suffisante, parce qu’il faut des mots et des actes pour se reconstruire, pour se réparer, pour comprendre. Parce que les tabous ne permettent pas la guérison et l’éducation. Parce que sur scène, la parole est agissante. On attend que cette pièce se rejoue et on vous invite déjà à aller la voir quand l’occasion se présentera.  

Article rédigé par Elisabeth Coumel 

 

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