Sothik, de l’enfer à la renaissance

Marie Desplechin est une journaliste et écrivaine française surtout connue pour ses romans jeunesse publiés chez L’École des loisirs. Après une trilogie concernant trois adolescentes Verte, Pome et Mauve dans laquelle elle aborde notamment les thèmes de la filiation, de l’amitié et de l’exclusion, Marie Desplechin dans son nouveau livre, intitulé Sothik, s’associe au cambodgien Sothik Hok pour parler d’un sujet poignant : une guerre, celle du Cambodge.

Du devoir de mémoire…

© Thesupermat
© Thesupermat

Sothik est un récit né d’une rencontre entre Marie Desplechin et Sothik Hok. Lors d’un séjour au Cambodge en 2014, l’auteure fait la connaissance de Sothik Hok, directeur de Sipar, une association qui se donne pour mission de développer la lecture au Cambodge notamment en créant des bibliothèques et en publiant des livres. L’écrivaine propose alors à Sothik Hok d’écrire avec lui l’histoire de son enfance – une enfance bouleversée et en partie détruite par les Khmers Rouges. Sothik désireux de témoigner de l’histoire de son pays, de son enfance sous la guerre, se confie à Marie Desplechin. Afin de renforcer l’authenticité de ce témoignage, ce roman jeunesse est illustré par un cambodgien, nommé Tian. Cette co-écriture est donc à comprendre comme un devoir de mémoire, comme un projet universel, ainsi que l’exprime Marie Desplechin :

« J’ai travaillé ce livre en pensant aux jeunes lecteurs cambodgiens dont les familles ont tant souffert, et à tous les enfants de par le monde qui sont aujourd’hui prisonniers de tyrannies folles et cruelles, dont le pouvoir repose sur l’ignorance, la peur, la violence et la faim. »

Dans ce récit, le but est d’expliquer aux enfants les atrocités commises par les Khmers Rouges de 1975 à 1979, la manière dont ils ont détruit des vies entières et manipulé la population. Rien de la violence de ce régime n’est caché aux plus jeunes sans pour autant tomber dans l’écueil des détails sordides.

Au témoignage bouleversant

© Tian
© Tian

On suit le massacre opéré par les Khmers Rouges à travers le regard de Sothik, qui est âgé de huit ans au moment des faits. Sothik, adulte revient sur les principaux événements de cette douloureuse période, ceux qui l’ont marqué à vie. Pour que les enfants puissent suivre et comprendre la violence de ce régime, Sothik commence par montrer un changement brutal : il passe de la vie sereine d’un petit garçon élevé dans une famille aimante et plutôt aisée à la séparation d’avec ses parents, à la peur permanente. Pour que les jeunes lecteurs ne soient pas perdus, Sothik suit l’ordre chronologique, explique par étapes la dégradation des conditions de vie. Ainsi le système de l’Angkar – régime totalitaire mis en place par les Khmers Rouges – nous est présenté : l’argent est remplacé par le troc, les livres sont brûlés, les intellectuels et les minorités sont éliminés, les enfants sont séparés de leurs parents afin de « prendre très tôt le contrôle de [leur] esprit. », et tout le monde est vêtu de la même façon : un habit noir et un foulard rouge, le krama. Alors l’enfer s’installe et le jeune Sothik est pris dans un système qui le dépasse. Il raconte les journées à travailler à la rizière, le manque d’hygiène dû à la promiscuité, la faim. Sothik a beaucoup souffert du manque de nourriture. Les Khmers Rouges tuent les gens qui ont osé cueillir un fruit ou manger un poisson qu’ils avaient péché car c’est contraire au principe de collectivité. La délation est alors reine. Chacun se met à épier son voisin.

Le régime conduit les hommes à l’aliénation en créant des individus doubles, à la fois soumis par la peur et poussés par leur instinct de survie. « Les Khmers rouges ont fait de moi une sorte de fou à deux personnalités : le brave enfant révolutionnaire d’un côté et le voyou individualiste de l’autre. » Sothik ne souhaite rien cacher aux plus jeunes et relate également sans détours les arrestations des jeunes cambodgiens musulmans en pleine nuit et leur mort. Malgré toute la violence de ce régime et les traces indélébiles qu’il a laissées, le récit se termine sur une note d’espoir. Une fois, le Cambodge libéré par le Vietnam en 1979, Sothik a du mal reprendre sa vie d’avant mais finit par y arriver, par reprendre ses études et être diplômé de littérature et civilisation russes et de pédagogie. Tout ça peut-être, grâce à son nom qui porte la racine bouddhiste « so » qui signifie « bon, positif ».

Des illustrations pédagogiques mais parfois peu percutantes

Ce témoignage bouleversant est émaillé d’illustrations de Tian. Ces dessins traduisent parfaitement l’atmosphère violente et pesante instaurée par l’Angkar. Ils permettent sans aucun doute au jeune public de mieux comprendre l’enfer dans lequel était plongé Sothik. On voit par exemple un homme être arrêté par des Khmers rouges : celui-ci est ligoté et a un sac sur la tête. L’image est assez choquante et reflète très bien la volonté de sobriété du texte. Il s’agit de tout dire sans être « trash ». On découvre aussi un dessin intéressant qui récapitule tous les interdits et les règles imposées aux Cambodgiens. Toutefois, les illustrations manquent d’émotion. Elles sont efficaces du point de vue de l’explication mais ne touchent pas vraiment les lecteurs, ce qui est un peu dommage, car le texte lui est très fort et émouvant.

Sothik est un livre jeunesse à recommander aux enfants comme aux adultes. Marie Desplechin et Sothik Hok réalisent ici un beau récit, à la fois pédagogique et empreint d’émotions. Ils relèvent le défi de ne rien taire aux plus jeunes, même les actes les plus odieux sans pour autant tomber dans le sordide.

Mel Teapot

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