Still in paradise, une rencontre pour sortir des préjugés !

Du 6 au 25 juillet à 22h30, dans le cadre du Festival Off d’Avignon, La Manufacture accueille le spectacle participatif Still in paradise de Yan Duyvendak et Omar Ghayatt qui fait partie de la Sélection Suisse en Avignon.

Des échanges et un rejet des stéréotypes [sans spoiler]

Organisée par Pro-Helvetia, la Sélection Suisse en Avignon a pour but de promouvoir les performances artistiques et culturelles suisses. C’est dans ce cadre qu’est jouée la pièce Still in paradise qui au départ s’appelait Made in paradise. Ils l’ont renommé à cause du dernier fragment surprise qu’ils jouent obligatoirement à la fin du spectacle et dont on expliquera la signification dans la partie avec spoilers. Comme la plupart des créations de Yan Duyvendak, telle Please Continue (Hamlet), Still in paradise est une pièce participative dans laquelle les spectateurs sont invités à faire l’expérience de la pièce. Les deux metteurs en scène et acteurs parviennent à créer une expérience collective et individuelle que chacun accepte et ressent à sa mesure, d’autant plus que c’est le public qui choisit le spectacle qu’il va voir. Au début de la pièce, les deux comédiens présentent douze fragments de manière humoristique en indiquant leur préférence, ceux qui sont les plus choisis, et ensuite le public est amené à voter. Les thèmes sont soit politiques soit liés à des expériences vécues par les deux metteurs en scène. Les deux comédiens défient les préjugés et le racisme, dans un contexte où la défiance envers l’Islam et les musulmans grandit, ce spectacle apporte des réponses vraiment intéressantes.

© Pierre Abensur
© Pierre Abensur

Le 12 juillet, à la Manufacture se jouait l’intégrale du spectacle avec les 12 fragments, si nous n’avons pas eu la chance de voir celui nommé « Action » à cause de l’horaire tardif de la fin du spectacle, voici une présentation des 11 autres et du fameux 13ème. Donc si vous voulez garder la surprise, nous vous déconseillons de lire la suite, car nous révélons plusieurs surprises du spectacle, mais pas toutes non plus, rassurez-vous…

Des fragments d’une grande diversité [avec spoilers]

Les fragments sont tous très différents au niveau de la forme, on passe du récit, à la lecture, aux jeux face caméra, aux jeux de rôles avec le public, aux récits vidéos, bref tous les formats possibles nous sont présentés pour lutter contre les préjugés et nous sensibiliser à la culture musulmane et à la tolérance.

Très autobiographiques, les fragments s’enchaînent avec la superposition de tapis qui souvent définissent les espaces de jeu et l’espace du spectateur. Dans ce spectacle, on nous « balade » beaucoup et on change régulièrement de position, car le spectacle est fait pour nous maintenir actifs dans notre perception de la performance. Certains fragments sont très déstabilisants comme celui nommé « I love you » où on est amené à lire ce que Yan pensait d’Omar au début de la création du spectacle, à savoir qu’il n’était qu’un fainéant ou ce qu’Omar pensait de Yan, à savoir un égocentrique, narcissique. Lire au théâtre est particulièrement déroutant, mais on comprend mieux la genèse de ce spectacle, nous avons la chance de commencer par ce fragment qui nous paraît idéal pour débuter le spectacle. C’est très court et très amusant. Quant à savoir si c’est vrai… À nous de le deviner… Le jeu sur leur relation continue avec le fragment « Cartographie mentale » où ils doivent imaginer les réponses de l’autre sur des sujets évidemment polémiques et l’autre valide ou non la réponse. Si certaines fois, les réponses sont sincères et justes, elles sont régulièrement volontairement décalées pour susciter le rire, car oui, on rit beaucoup dans ce monde tant la complicité des comédiens est communicative.

© Pierre Abensur
© Pierre Abensur

Chacun a un moment autobiographique qui lui est propre. Yan Duyvendak raconte « Jihad beauté » et explique comment en cherchant à rencontrer des islamistes extrémistes pour les interviewer pour un spectacle, il tombe sur le plus bel homme qu’il n’est jamais vu… Omar lui nous raconte sa vie sexuelle dans « La vie secrète d’Omar », très décalé et drôle, mais sur un fond de vérité sociale assez intéressante notamment sur la façon dont on découvre le sexe dans les pays arabes. L’autre moment autobiographique d’Omar est réalisé en doublette avec Georges, son traducteur syrien. En effet, Omar ne parle qu’égyptien pendant le spectacle et Georges est chargé de traduire ce qu’il dit, mais dans le fragment « Home » tous les deux lisent une lettre qu’ils ont écrite à un proche resté dans leur pays sur l’incompréhension des réactions d’adhésion des régimes politiques pour insister sur le fait que tous les musulmans ne sont pas extrémistes. D’ailleurs, l’épisode qui traduit cela le mieux est le « 3 vaut mieux que rien ». Dans cet extrait, Yan et Omar racontent comment ils ont vécu le 11 septembre 2001 et l’effondrement du World Trade Center. Yan raconte une version assez normale pour un Européen alors qu’Omar raconte une version dans laquelle tous les musulmans font la fête et communie devant ce qui se passe aux États-Unis, Omar compris. Ces explications sont assez touchantes et on se surprend à comprendre sa réaction. Puis il raconte une deuxième version qui ressemble à celle de Yan où il était choqué et inquiet devant ce qu’il s’est passé comme de nombreux musulmans qu’il croisait dans la rue. On ne saura pas laquelle est vraie même si on s’en doute, mais encore une fois, ils jouent sur les clichés et les stéréotypes avec intelligence, comme dans « Ceci n’est pas le paradis ». Ce fragment ne contient aucun dialogue, mais ressemble à une partie de photos. Chacun posant une photo à la suite de l’autre et qui marque un fort contraste entre certaines pratiques traditionalistes musulmanes ou extrémistes et le dévergondage européen. On passe d’une photo d’une famille de burkas à celle des Femen, etc.

« Boum » est également intéressant, car il propose un brainstorming du public autour de ce qu’il sait de l’Islam. Pendant une dizaine de minutes, nous sommes invités à dire ce qu’on sait sur cette religion sans qu’aucun des comédiens ne réponde à quoi que ce soit, mais on peut se répondre les uns les autres. C’est un bon moyen de voir quelles sont les choses les plus communément connues par la plupart des gens. L’autre expérience vraiment riche à vivre est le fragment « De l’autre côté », les hommes et les femmes sont séparés, on cite aux hommes des phrases de musulmans qui justifient la burka en expliquant qu’il s’agit d’un moyen de cacher son trésor au monde… tandis qu’on explique aux femmes comment mettre une burka. Si ce n’est pas obligatoire, c’est intéressant de découvrir ce qu’on peut ressentir sous cet habit puis lorsque les hommes reviennent, ils peuvent eux-mêmes revêtir la burka d’une des femmes. De même, le fragment intitulé « Les yeux fermés » concerne la prière musulmane. On nous explique la signification de la prière et on nous invite à en réaliser une, à reproduire les mouvements de prière. Encore, une fois il s’agit d’une expérience immersive étonnante où on se met dans la peau d’un croyant musulman.

Enfin, le fragment « Trump/Alternative effect » est très différent des autres, car les deux comédiens parlent anglais et Georges traduit plus ou moins bien. Chacun explique ce qu’il pense du monde et ce qu’il devrait être puis Georges arrange à sa sauce si ce qui est dit ne lui convient pas. Puis petit à petit, on découvre qu’il s’agit de playback et qu’au final, ils imaginent une réalité alternative qui n’est pas si alternative et pas si dénuée d’autorité puisque leurs paroles sont pré-enregistrées.

© Pierre Abensur
© Pierre Abensur

Pour conclure cet article, il nous reste à parler du dernier fragment qui a donné son nouveau titre au spectacle « still in paradise » (encore le paradis) qui conclut le spectacle et met en scène le voyage d’un migrant avec des jouets, mais qui surtout montre qu’un émigrant intégré est très critique à l’égard de ces migrants qui viennent en Europe pour profiter du système sans essayer de s’intégrer. En fin de compte, c’est Omar qui est contre la venue des migrants et non Yan qui lui est prêt à les accueillir dans un grand élan de solidarité. Voir que certains immigrés rejettent les migrants est intéressant, car on change de perspectives et c’est bien là la force de ce spectacle de nous faire réfléchir sur notre perception du monde en faisant de nous des interlocuteurs ou acteurs privilégiés.

Ce spectacle est magistralement orchestré et nous fait réfléchir tout en restant ludique. On comprend aisément pourquoi ce spectacle tourne depuis huit ans et pourquoi la Sélection Suisse en Avignon l’a retenu. Nous vous conseillons vivement de vous rendre à La Manufacture avant le 25 juillet pour découvrir cette pièce qui ne manquera pas de vous surprendre.

Jérémy Engler

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