Suite Française, un témoignage unique des heures noires de l’histoire de France

Suite Française, un film de Saul Dibb, sorti en 2014, est tiré de l’œuvre d’Irène Némirovsky. Pour son coup de cœur, L’Envolée Culturelle nous montre qu’une collaboration entre Français et Britanniques peut sublimer une œuvre magistrale.

Une œuvre posthume puissante et un témoignage unique des heures noires de l’histoire de France

Irène Némirovsky (Irina Leonidovna Nemirovskaïa) est une auteure russe d’origine ukrainienne née en 1903 à Kiev et morte à Auschwitz le 17 aout 1942, déportée, car elle était juive. Écrivain francophone c’est la seule avoir reçu le prix Renaudot à titre posthume, en 2004, pour Suite Française. Comme ce prix l’indique, cet ouvrage est paru le 30 septembre 2004 soit plus de soixante ans après la mort de son auteure. En fait, le texte avait été écrit dans un cahier conservé par les deux filles d’Irène Némirovsky et qui ne sera lu qu’en 1998.

À l’origine, Suite Française  devait être une série de 5 romans, mais au moment de sa déportation, Irène Némirovsky n’avait fini que les deux premiers romans et commencé une partie du troisième. C’est ces deux premiers romans qui sont publiés sous le titre de Suite Française.

872394Le premier roman qui forme aujourd’hui la première partie du livre est intitulé Tempête en juin. Ce texte commence à Paris alors que la tension monte face à l’invasion allemande, la ville risque de tomber et les gens sont inquiets. Il suit alors les tribulations de plusieurs petits groupes de personnages fuyant l’avancée Allemande et jetés sur les routes de France lors de l’Exode de juin 1940.

La famille Péricand se dirige vers le sud de la France et la ville de Nîmes où ils ont des propriétés et de la famille. Durant le voyage, Charlotte prétend avoir perdu son beau-père dans la confusion des réfugiés et des attaques de la Luftwaffe, en réalité elle a volontairement abandonné le vieil homme, infirme, parce qu’elle trouvait qu’il était une charge trop importante. Le fils cadet, Hubert, s’enfuit sous couvert de la nuit pour rejoindre l’armée et essayer de combattre les Allemands. Il est animé par des sentiments patriotiques et une forme de romantisme propre aux adolescents. Ses actions sont en réalité plus dictées par de l’inconscience que par de la bravoure. Enfin, l’aîné des enfants Péricand, Philippe, est prêtre : il conduit vers le sud un groupe d’orphelins. Ce sont des enfants difficiles et il va finir par se faire agresser par l’un d’eux.

Gabriel Corte, écrivain bien connu, fuit avec sa maîtresse en titre; ils arrivent à Vichy où M. Corte espère trouver de l’emploi dans l’administration du nouveau gouvernement. C’est un homme plutôt  égoïste assez aveugle au malheur des autres et qui pense que sa notoriété devrait lui valoir des passes-droits.

Le collectionneur Charles Langelet part seul en voiture vers la Loire. En panne d’essence, il vole celle d’un jeune couple avec lequel il a sympathisé et bientôt regagne Paris.

Enfin, Maurice et Jeanne Michaud, employés de banque, doivent rejoindre la ville de Tours au bord de la Loire, où la direction de la banque Corbin veut se réfugier pour sauver le fonctionnement de l’établissement. Le directeur, qui avait promis de les y conduire, change d’avis au moment de partir, car il préfère en fait transporter sa maitresse. Il menace cependant le couple de les licencier s’ils ne sont pas à Tours dans les 48 heures.

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Les Michaud doivent alors envisager leur voyage en train, mais les trains cessent de rouler à cause des bombardements et ils se résignent alors à faire le chemin à pieds. Toutefois dans l’impossibilité de gagner Tours, ils reviennent à Paris, sans emploi, et malgré tous leurs efforts, Corbin ne veut rien entendre, presque sans argent et sans nouvelles de leur fils Jean-Marie qui était au front. Gravement blessé, ce dernier a été laissé aux soins de paysans près de Bussy. Après quelques mois, il peut finalement écrire à ses parents et retourner à Paris.

Le but de ce roman est de montrer que face aux dangers, à la guerre et à la tragédie de l’exode, la plupart des personnages perdent tout vernis de civilisation, toute idée de solidarité. C’est en effet le chacun pour soit qui prime. La seule exception à ce tableau est la famille Michaud qui est la seule à conserver son intégrité. Ils en seront en revanche bien peu récompensés puisque ne pouvant se rendre à Tours malgré tous leurs efforts, ils seront congédiés par la banque pour laquelle ils travaillaient. Tempête en juin est un témoignage qui nous livre une vision de l’intérieur de l’Exode de juin de 1940, une des heures sombres de l’histoire de France qui n’est pas souvent le centre de ce que l’on raconte de la Seconde Guerre Mondiale. Pour l’auteur, cette crise fait clairement ressortir ce qu’il y’a de pire chez les hommes.

Le second roman est intitulé Dolce, il n’a pas un lien très fort avec le premier roman. Il forme la deuxième partie du livre Suite Française et suit la vie du petit village de Bussy. Ce n’est pas une location fictive puisque ce village fait partie de la commune d’Anost, dans le département de Saône-et-Loire et la région Bourgogne. L’action commence aux premiers jours de l’occupation allemande. Ici le personnage central est Lucile Angellier, une jeune femme qui vivait avant la guerre dans un mariage sans amour. Alors que son mari est parti au front, elle vit seule avec sa belle-mère dans la plus belle maison bourgeoise du village. C’est à ce titre que les Angellier doivent loger chez eux un officier allemand, le lieutenant Bruno von Falk. La façon dont la belle-mère, madame Angellier, veut traiter cet officier n’est pas sans rappeler le livre Le silence de la mer, de Vercors. En effet, l’idée est de s’enfermer dans une sorte de mutisme pour faire comprendre au lieutenant qu’il n’est pas le bienvenu. Malgré cela, Bruno est un homme de culture et musicien, il se rapproche de plus en plus de Lucile. Ce roman soulève un certain nombre de questions. Loin de la vision assez manichéenne qui voudrait séparer d’un côté les collabos et de l’autre les résistants, on peut voir les relations humaines entre le concept abstrait de l’ennemi et la réalité de l’homme qu’est Bruno : un amour impossible.

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Une adaptation cinématographique très réussie.

Suite Française a été adapté au cinéma en 2014 par le réalisateur Britannique Saul Dibb, à qui on devait déjà le film The Duchess. C’est une coproduction française, belge et britannique pour laquelle TF1 et la BBC ont participé. Le film est en fait l’adaptation de Dolce, la seconde partie du livre. On retrouve Kristin Scott Thomas dans le rôle de madame Angellier, Michelle Williams dans celui de Lucille et enfin l’acteur Belge Matthias Schoenaerts dans celui de Bruno.

Le film est une adaptation plutôt réussie de l’œuvre portée par un casting soigné et une mise en scène assez efficace. La performance des acteurs est à souligner, en particulier celle de Matthias Schoenaerts, véritable officier et gentleman, loin de l’image de la barbarie nazie. Toutefois la critique n’a pas toujours été très tendre avec ce film, parfois pour des points de détails qui frisent le ridicule. Ainsi un critique reproche que comme ce film a été produit par la BBC, les fourchettes lors du diner sont placées à l’anglaise, la pointe vers le haut et non pas à la française, la pointe vers le bas. De même, les costumes ont été critiqués, car avec la pénurie, les gens ne devraient pas être aussi bien habillés, ou bien nourris. Ce film ne cherche pas à cacher les difficultés des civils durant cette guerre. La pénurie avait en effet touché la France, mais le film est situé au début de la guerre et surtout à la campagne où les pénuries étaient beaucoup moins importantes que dans les grandes villes.

Mais la véritable cerise sur le gâteau est la musique et surtout le morceau de piano Suite Française composé par Bruno dans le film. Un bon film qui couronne la lecture d’un très bon livre.

Jeremy Young

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