Tableau d’une exécution : une fresque intemporelle de la femme artiste, peinte par Claudia Stavisky

Claudia Stavisky, metteuse en scène et directrice du Théâtre des Célestins, propose en ce moment Tableau d’une exécution de Howard Barker, un spectacle majestueux qui se joue jusqu’au 7 décembre 2016 au Théâtre des Célestins à 20h du mardi au samedi et à 16h le dimanche (relâche les lundis).

« C’est un langage au couteau. L’écriture de Barker est nerveuse, spasmodique : elle développe en permanence la puissance de la convulsion et de l’explosion. C’est pour cela qu’il n’y a aucun moment de calme, aucun moment de répit. Tout y est charnel. Tout y est brutal. »
Claudia Stavisky à propos de la langue de Howard Barker dans un entretien retranscrit dans la feuille de salle.

Tableau d’une femme libre, l’insoumission comme credo

Cette pièce retrace l’évolution de Galactia, femme, artiste, passionnée et révoltée. Ce personnage central est inspiré d’Artemisia Gentileschi (1593-v. 1652) fille du peintre Orazio Gentileschi. Dans la République de Venise, en 1571, le Doge commande à Galactia un tableau représentant la bataille de Lépante (bataille navale lors de laquelle la marine vénitienne gagna sur l’Empire ottoman le 7 octobre 1571). La pièce interroge le rôle de l’artiste prisonnière au milieu de rapports de pouvoir entre l’Église, le politique et la vérité. Cette peintre au lieu d’esquisser la victoire triomphante préfère peindre dans toute leur réalité les corps déchirés et le sang. Galactia, multiple, contradictoire et tellement humaine, devient alors l’ennemie de la République de Venise. Tantôt artiste, mère, amante ou sénile, elle reste toujours libre.

Quand la poésie côtoie les viscères

Le spectateur est immédiatement plongé dans la langue très dense d’Howard Barker qui est crue et sans détour, pleine d’ardeurs, de couleurs, de corps, parfois vulgaire ou poétique. Tout le spectacle est construit dans ce tiraillement. Le jeu généreux des comédiens va aussi dans ce sens. On remarque d’ailleurs l’interprétation très convaincante de Christianne Cohendy qui endosse le rôle d’une Galactia mûre. La mise en scène des plus spectaculaires rappelle la construction d’un tableau avec ses points de fuites, ses verticales et ses horizontales. La scène est un espace abstrait et esthétique qui permet au spectateur de se resituer tout en permettant une multitude de lieux différents. Puis le spectateur est submergé dans le tableau lui-même. On se souvient de ce magnifique drapé rouge qui dégouline comme du sang sur l’ensemble du plateau de théâtre. Les costumes nous semblent en comparaison manquer un peu d’audace, d’enjeu. Ils n’apportent pas vraiment d’interprétation plus fine à la pièce : ils restent comme en superficialité dans une fausse contemporanéité qui se veut intemporelle.

© Simon Gosselin
© Simon Gosselin

Une esquisse politique ?

L’intrigue de la pièce est digne d’intérêt et dessine la trajectoire d’une femme peintre qui ne cesse d’affirmer sa liberté en tant que femme par rapport aux hommes, aux carcans, aux pouvoirs religieux ou politique. Tout au long de la pièce, on peut entendre la dualité qui déchire le personnage entre les enjeux universels d’une citoyenne qui s’oppose à sa société et les préoccupations individuelles de la femme amante, de la mère vieillissante, de l’artiste précaire. L’histoire politique se mêle alors à celle de l’individu. On a pourtant du mal à adhérer totalement à cette lecture politique, à se sentir investi dans le spectacle à cause du quatrième mur qui est très affirmé comme le montre par exemple le jeu des comédiens souvent de dos comme s’il n’y avait pas de public. Les spectateurs sont alors comme face à un écran où de nombreux noirs entrecoupent les scènes de manière cinématographique et rompent un rythme peu dynamique. Une grande distance avec le public se crée et est renforcée par la voix off qui, semblable à celle d’un documentaire d’histoire de l’art, décrit les croquis de la réelle artiste. Finalement on assiste de manière assez passive aux péripéties de Galactia.

 

Camille Dénarié

 


Bords de scène : rencontre avec l’équipe artistique à l’issue des représentations les 23, 30 novembre 2016 et 1er décembre 2016.

Pour aller plus loin, le spectateur est invité à visiter l’exposition Parcours « Guerres et représentations » au Musée des Beaux-Arts de Lyon. www.mba-lyon.fr

Une conférence intitulée « Lépante : Les batailles de la création » par Damien Capellazzi d’Artagora (www.artagora.fr) aura lieu ce mardi 29 novembre 2016 de 17h à 18h au Théâtre des Célestins (gratuit pour les spectateurs de Tableau d’une exécution sur présentation du billet. Réservation conseillée au 04.72.77.40.00). www.celestins-lyon.org

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