Taïga (comédie du réel)

Allons nous écouter et croire la compagnie Cassandre en nous rendant au NTH8 du 14 au 16 novembre ? Peut-on avoir confiance en ce qu’elle présente dans sa création, Taïga (comédie du réel), ou cette dernière n’est-elle qu’une vaste blague ? Retour sur une aberration policière, donnant naissance à dix ans d’une saga judiciaire à dormir debout, l’affaire dite « de Tarnac ». (Image mise en avant © Bertrand Nodet)

3-Taiga ©Clément SaïoniTaïga (comédie du réel) © Clément Saïoni

 

Vous reprendrez bien une tranche de rigolade ?

Tout commence dans les bureaux des renseignements généraux – RG. Le chef d’une brigade demande à ses collègues de rendre compte de leurs avancées sur des filatures et des écoutes téléphoniques. Mais entre Paris et Tarnac, en Corrèze, rien de nouveau. Pourtant, tou.te.s s’acharnent à trouver quelque chose sur Julien Coupat et son groupe d’amis, qui ont voulu construire un modèle de vie différent, dans lequel les téléphones, par exemple, n’ont pas leur place. C’est justement cela le problème pour le groupe de policie.re.s, et leur obsession frôle et atteint le ridicule. Elle est ce poisson d’avril collé dans le dos du chef.

Si les acteur.trice.s exagèrent un peu, et caricaturent certaines réactions en faisant de ces policier.e.s l’objet des rires de la salle, le ton léger de la comédie devient très vite sérieux. C’est que Taïga (comédie du réel) n’est pas qu’une comédie, comme le suggèrent les parenthèses du titre. Les réactions disproportionnées des RG sont avérées. En effet, pour des fers à béton placés sur des caténaires, perturbant ainsi la circulation des TGV, cent cinquante policiers armés jusqu’aux dents et des régiments de caméras fondent sur le village corrézien le 11 novembre 2008. Tout ce branle-bas de combat est mis en place pour… dix personnes, accusées d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », et présumées coupables avant même le début des gardes à vue. La démesure et l’absurdité risible de cette opération, l’opération Taïga, sont soulignées par l’usage de la vidéo. Tarnac sur scène est une crèche provençale aux symboles grotesques, comme des haies formant un gros point d’interrogation, que les spectateur.trice.s voient venir grâce à l’acteur qui la filme. On croirait regarder un reportage sur France 2 ou TF1. Le goût des JT pour l’emphase et pour les intonations graves en fins de phrases devient encore plus risible qu’à l’accoutumée. Tout contribue à transformer en affaire de la décennie ce qui est, pour ainsi dire, un non-événement.

Le comique acéré du texte d’Aurianne Abécassis, est servi par un jeu au rythme enlevé et par une scénographie dynamique, sans cesse modulable. Nous sommes alors régulièrement embarqué.e.s dans des séquences hilarantes, faites de running gags, de parodies et d’échanges improbables. Les scènes de reconstitution et les témoignages au moment du procès sont des instants privilégiés de ces sorties de route virtuoses. Ainsi, l’arrivée de Thierry Fragnoli, juge antiterroriste, donne lieu à la création d’une mauvaise série télé, une parodie d’Alice Nevers, le juge est une femme, de Navarro, ou d’autres séries policières un peu kitsch. Rires garantis.

 

Taïga comédie du réel - couverture (c) Lansman EditeurTaïga (comédie du réel) – couverture © Lansman Editeur

27 000 pages de dossier, c’est pas du gâteau

Taïga (comédie du réel) ne fait pas seulement rire. Le spectacle mêle étroitement et adroitement la comédie et un travail de documentation remarquable, qui nous est transmis. Un.e acteur.trice interprète un témoignage écrit, ou une tribune publiée dans Le Monde par exemple, et le texte est projeté en partie sur un écran, avec la source d’où il a été prélevé, comme s’il s’agissait d’une note de bas de page. « Le texte persuade, les notes prouvent » – Langlois et Seignobos, Introduction aux études historiques – que cette affaire a réellement eu lieu, que les RG se sont plantés et qu’ils ont construit leur argumentation sur du vent, sur le procès-verbal d’une soi-disant filature, le « PV 104 », criblé d’erreurs. Ils se sont appuyés également sur quelques phrases dans un livre, L’Insurrection qui vient, écrit par un auteur collectif et anonyme, dont Julien Coupat serait vraisemblablement l’une des mains. Pour ceux qui s’opposent à la communauté établie à Tarnac et aux membres du Comité invisible, et qui les amalgament par ailleurs, peut-être par erreur, le livre est dangereux. L’un des agents des RG, pendant une filature, s’oppose ainsi à sa collègue en prenant à la lettre certains passages du livre et en les citant. Son exemplaire déborde de post-it et de notes au crayon, il a bien potassé, mieux que des étudiant.e.s en lettres, c’est dire. Mais ce que ne fait pas, ou du moins pas toujours, l’étudiant.e en lettres, c’est de croire sincèrement, naïvement, que les phrases appelant à l’émeute vont actualiser l’émeute d’ici peu, et que le pays va s’embraser à cause du livre d’un petit groupe anarchiste prétendument ultra-violent. Craindre une dizaine de personnes, rachetant simplement une épicerie en Corrèze, et quelques passages d’un bouquin au point de parler de terrorisme, vraiment ?

Même si nous ne sommes pas d’accord avec eux, et qu’ils forment les cibles de nos rires, le spectacle a le mérite de faire entendre le point de vue des RG. Nous n’avons pas seulement l’avis des victimes, mais aussi celui des bourreaux. Bourreaux ? Ces policiers ont quand même l’air de subir la fusion des différents services de renseignements et de lutte anti-terrorisme, et la rivalité qui s’établit alors entre eux. L’affaire de Tarnac ne naît pas seulement d’une paranoïa et d’une incompétence des RG, elle a lieu dans un contexte de promotion des mesures du gouvernement, et de lutte entre les services fusionnés pour ne pas être avalés par les autres. Le spectacle ne se contente donc pas de se moquer des flics, même si ça fait du bien, il pointe des dysfonctionnements sévères, documents à l’appui. Avec un tel attirail critique, nous sommes à deux doigts d’espérer que nos rires fassent plus de dégâts sur eux qu’un tir de LBD, mais nous ne sommes pas naïf.ve.s.

Au tribunal, on appelle l’histoire et la philosophie à la barre, au grand dam de l’accusation qui aimerait éviter des débats qu’elle ne peut pas et ne veut pas soutenir. Car la nuance et le relativisme ne sont pas au programme des forces de l’ordre. C’est 1 ou 0, « oui » ou « non », pas de place pour le « peut-être » et le « oui, mais ». Pourtant, la notion même de terrorisme est à discuter. Jean Moulin était un terroriste pour les nazis, Ben Laden était un résistant pour Al Qaïda et ses partisans. Appelés à témoigner, ils brouillent les définitions, et rendent caduque, ou du moins questionnable, la définition donnée par le Code Civil. De même, le fait d’arrêter quelqu’un.e sur une intention de commettre un crime ou un délit, sans que ce dernier ne soit commis, pose problème. Comment est-ce possible d’arrêter un individu et de la rendre coupable de quelque chose qu’il n’a pas encore fait, et qu’il n’aurait peut-être pas fait ? Les lois anti-terrorismes entrent en contradiction avec le droit commun français, et tendent à remplacer ce droit commun. Il est là, le danger, pas dans le lyrisme révolutionnaire d’un groupe rêvant de tout casser sans nécessairement le faire.

 

La dernière de Taïga (comédie du réel) a lieu le 16 novembre. Foncez maintenant, ou rendez-vous à Saint-Fons les 3 et 4 décembre prochains !

 

Alice

 

Article rédigé par Alice Boucherie

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