Tartuffe au TNG d’après le Groupe Fantômas, un solo hilarant

Tartuffe d’après Tartuffe d’après Tartuffe de Molière est une réinvention de la pièce de Molière, jouée au TNG-Les Ateliers de Lyon jusqu’au 10 novembre 2015. Le Groupe Fantômas a eu l’idée de reprendre l’un des plus grands classiques de Molière pour en faire un « One man show » porté par un Guillaume Bailliart époustouflant !

Un titre à rallonge pour une pièce tronquée

Le titre d’une pièce de théâtre en dit souvent long sur l’intention de la troupe qui la joue. Lorsqu’une pièce classique est jouée exactement comme elle a été écrite, on l’appelle « Tartuffe de Molière », si la pièce comporte de nombreux changements, alors la pièce s’intitule « Tartuffe d’après Molière ». Imaginez donc le décalage qu’il peut y avoir dans une pièce nommée Tartuffe d’après Tartuffe d’après Tartuffe de Molière ! Ces deux « d’après » donnent à croire que le texte va être sacrifié au prix d’une nouvelle lecture et interprétation de la pièce. Il n’en est rien, tout repose sur la langue de Molière.

© Mathilde Delahaye
© Mathilde Delahaye

Les alexandrins sont là malgré certains passages supprimés. Ces évictions donnent du rythme, changent le sens de la pièce et offre un Tartuffe plus vicieux et plus triomphateur. Souvent dans les spectacles d’après un classique théâtral, le texte est tronqué et parfois même modifié, ici les alexandrins sont respectés et leur rythme est justement la force de la pièce. On revient à l’origine du théâtre classique, c’est la langue qui dirige le spectacle et non pas la mise en scène. Cette comédie est jouée sur le modèle d’une tragédie classique, c’est la beauté du texte qui prévaut et qui semble diriger le jeu de l’acteur, mais est-ce vraiment le cas ?

Une scénographie révélatrice

Dans ce Tartuffe, un seul acteur, Guillaume Bailliart, joue tous les personnages, ce qui lui permet de décider lui-même du rythme des répliques et de faire un spectacle assez court (1h10). La pièce raconte l’histoire de Tartuffe, un faux-dévot qui utilise la religion et feint une dévotion remarquable pour tromper le naïf Orgon et s’immiscer dans sa vie jusqu’à devenir le maître de sa maison. Ce personnage est aveuglé par cet escroc et pour manifester cet aveuglement sur scène, Guillaume Bailliart incarne tous les personnages les yeux fermés sauf Tartuffe qui est le seul à avoir les yeux ouverts, le seul à savoir parfaitement qui il est et à voir clair dans toute cette comédie. Ce jeu du regard ou de l’absence de regard permet de créer des mimiques différentes et accentue la domination de Tartuffe sur la famille, tout comme le fait que ce soit le seul personnage à jouer face au public.

© D.R
© D.R

Pour jouer tous ces personnages, Guillaume Bailliart n’utilise pas d’accessoires, ni de costumes. Les noms de chaque personnage sont écrits au sol et placés à des endroits scéniques intéressants. Les personnages peu importants sont au fond sur les côtés Laurent et Flipote entourent donc Madame Pernelle qui est au fond également mais dont une flèche tracée au sol la mène vers le centre de la scène et donne à ce personnage une importance toute particulière puisque c’est la mère d’Orgon qui ouvre la pièce et distille les informations de la scène d’exposition. Cette flèche dirige donc le personnage vers le centre de la scène au niveau du seul élément de décor présent, la table avec le texte de la pièce, collée dessus. Autour de cette table, sont disposés les noms des personnages hostiles à Tartuffe, Marianne, Cléante, Damis, Elmire et Dorine, puis sur le tout devant de la scène, proche du public, les noms de Tartuffe et Orgon, chacun sur son côté de la scène. Si les personnages hostiles sont autour de la table c’est parce que c’est par cette table que le piège sera tendu à Tartuffe. La disposition des noms n’est donc pas anodine, tout comme le montre la place d’Elmire autour de la table, elle est la plus proche de Tartuffe car c’est elle qui amènera Tartuffe vers le piège et qui en sera l’instigatrice. La disposition des noms permet donc d’éclairer les enjeux de la pièce mais est aussi la base du jeu de Guillaume Bailliart.

Un One Man Show incroyablement efficace

Au début de la pièce, Madame Pernelle, la mère d’Orgon, pose toutes les bases de la pièce, elle annonce l’intrigue et présente chaque personnage comme toute scène d’exposition, mais surtout elle lève le voile sur les codes du jeu de Guillaume Bailliart. À chaque fois qu’il s’adresse à un personnage il désigne du doigt le nom du personnage et lorsque que celui prend la parole, il montre le plat de sa main en direction de ce personnage pour qu’on comprenne quel personnage s’exprime. Ces jeux de désignation donnent plus de consistance aux personnages et notamment à Tartuffe qui, rappelons le, n’apparaît sur scène qu’à partir de la deuxième scène de l’acte II. Tartuffe est souvent mentionné dans le premier acte et le fait de le désigner plusieurs fois du doigt lui donne davantage de consistance et d’importance. De plus, ce jeu de désignation et de mimes permet également de mettre en avant certains sous-entendus ou jeux de mots de la pièce et le public ne s’y trompe pas puisqu’il rit à chaque fois.

© Mathilde Delahaye
© Mathilde Delahaye

La force de Guillaume Bailliart est d’avoir réussi à moduler sa voix de manière à rendre certains personnages comiques alors même que ce qu’ils disent ne l’est pas forcément. Tartuffe se retrouve affublé d’une voix très ampoulée et de minauderies le rendant hilarant à chaque prise de parole. L’exagération de la gestuelle et des intonations de voix, notamment pour le personnage d’Orgon, participent au comique et permet une modernisation de ce texte du XVIIème siècle que les professeurs de français ont parfois du mal à faire comprendre aux élèves. Ici tout est clair ! Tartuffe passe pour un détraqué mais un détraqué avec du pouvoir, ce qui le rend dangereux… et peut donc changer la fin de la pièce…

La performance de Guillaume Bailliart est à couper le souffle et mérite une attention toute particulière. Donc si vous passez dans une ville où se joue ce spectacle ou s’il revient à Lyon, n’hésite pas à vous laissez emporter pour un voyage décalé au pays du Groupe Fantômas, un pays de mime et de langue !

Jérémy Engler

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