Tartuffe, Nouvelle ère, face à nos errances et nos déserts

Du 18 au 21 janvier 2017, le Théâtre de la Renaissance présente le dernier spectacle créé dans ses murs : Tartuffe, Nouvelle ère, mis en scène par Eric Massé artiste associé au lieu. La compagnie des Lumas est une grande habituée de la scène Oullinoise qui l’accueillait déjà pour Femme verticale en 2015 et Malentendus en 2016. Cette fois-ci, Eric Massé choisit cette grande pièce de répertoire pour questionner, avec Molière, la foi. Alors que son épouse, ses enfants et toute sa famille mettent en garde Orgon contre le danger de sa fascination pour Tartuffe, Orgon aveuglé par l’admiration qu’il porte à ce dévot ne peut ouvrir les yeux sur la réalité de sa manipulation. La compagnie des Lumas propose une interprétation de cette pièce d’une grande finesse dont la première représentation s’achevait hier sur des applaudissements enthousiastes.

Finesse et sensibilité

Eric Massé s’est entouré, pour ce spectacle, de dix comédiens qui portent l’alexandrin avec un phrasé subtil, un jeu très fin. Les personnages discutent assis sur le tapis, autour d’une cigarette les pieds dans la terre ou à la salle de bain, échangent des gestes très sensibles. La finesse du jeu de comédiens et le rapport très particulier que chaque membre de la famille entretien avec la foi est nourri par une grande documentation et des témoignages collectées par la Cie des Lumas dans le cadre de son cycle de recherche intitulé « Nouvelle Ère ». Dans de nombreuses rencontres avec des croyants et professionnels de toutes les religions et d’anciens membres de sectes, les artistes se sont intéressés à la foi et ses dérives avec une grande intelligence. Alors qu’on aurait pu s’attendre à une adaptation du texte, à une réécriture ou à une contextualisation avec un lien plus évident avec l’actualité, la compagnie des Lumas a l’intelligence de ne pas s’attaquer dans sa mise en scène aux religions stigmatisées. Elle explore ce texte et ces problématiques de manière sensible, évitant les raccourcis et les clichés.

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© D.R.

Derrière l’ange le désert

L’intimité de cette famille nous est livrée dans un univers étrange. Les costumes contemporains et réalistes jurent avec le décor : ces trois images d’anges dans lesquels Orgon se mure pour ne pas voir le désert, cette vaste étendue de sable gris qui envahit la scène côté cour. La maison semble hantée par de drôles de fantômes. Qu’il s’agisse des ombres qui se promènent sur les murs, du mobilier suspendu ou des cris qui torturent les personnages perdus dans le désert, quelque chose d’inquiétant plane dans l’atmosphère. Les quelques touches musicales font vibrer les scènes d’une tension glaçante. Des micros suspendus déforment certaines paroles, chaque confidence qui se fait comme dans un parloir semble tinter d’un étrange écho, comme si des présences invisibles l’écoutaient. Dans cette maison, le quatrième mur a des oreilles, celles du public qui surprend l’intimité de cette famille sans être vu. Le spectateur est un voyeur, il est témoin de cette crise familiale et observe comment la foi se loge en chacun et se vit différemment pour chaque personnage.

Fascination pour l’étrange contre les errances du désert

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

La présence étrange qui habite cette maison est ce Tartuffe au regard asymétrique qui nous est dévoilé dans toute son humanité. Nu sous la douche, en serviette pour son brossage de dents ou délaissant sa fausse dévotion pour le décolleté de Dorine, il est un homme en qui Orgon ne veut voir que l’idéal. L’ombre de l’homme vient sans cesse tâcher cette peinture angélique qui recouvre les murs de la maison. On nous montre de Tartuffe l’aura surnaturelle que lui attribuent Orgon et sa mère comme sa réalité.
Cette fascination pour Tartuffe fait doucement, insidieusement perdre à Orgon, toute raison et toute clairvoyance concernant ce qu’il est en train de vivre. Manipulé par le dévot, il est prêt à laisser femme, enfants, maison et fortune. Il est le jouet de ce que cet homme lui fait miroiter du monde. Tartuffe est un ange déterré par la mère d’Orgon qui sera la dernière à croire à ce qu’il incarne. Il sauve de la médiocrité du monde, des déceptions et donne l’espoir que quelque chose d’autre, une bonté, une beauté, une vérité existerait en l’homme. Lorsque finalement l’ange se révèle n’être qu’une image dans laquelle on s’emmure, lorsqu’enfin le masque est levé, que Tartuffe devient un homme aussi méprisable et perfide que tous les autres, il ne reste à Orgon et sa mère que le désert et qu’un grand cri de désespoir. Le véritable drame de ses deux personnages n’est pas tant d’avoir perdu leur fortune, leur maison ou leur liberté mais d’avoir perdu ce guide, cette jouissance de l’admiration, cet espoir.

La compagnie des Lumas propose ici une très belle expérience, un travail sensible et documenté d’une grande richesse, à vivre et à découvrir au Théâtre de la Renaissance jusqu’au samedi 21 janvier 2017.

Malvina Migné

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