Tel est pris qui croyait prendre au TNP pour L’Ecole des femmes

Créée en juillet 2013 à Brangues, il aura fallu un peu plus d’un an à cette mise en scène de Christian Schiaretti pour arriver au Théâtre National Populaire qu’il dirige. Mais maintenant qu’elle est là, elle y est pour longtemps puisqu’elle est jouée depuis le 8 octobre et se terminera le 7 novembre. Un mois de représentations de L’Ecole des femmes de Molière à ne surtout pas rater.

« Epouser une sotte pour n’être point sot » Arnolphe (I,1)

Un tournant dans le théâtre de Molière

L’Ecole des femmes marque un tournant dans le théâtre de Molière car cette pièce est la première à être réellement moraliste. Finies les farces et les comédies en 3 actes. Voici la première « grande comédie » en 5 actes et en vers. Ici Molière devient moraliste et développe comme jamais le thème du cocuage qui lui est si cher. Molière jouait lui-même Arnolphe de la Souche, un personnage hautain qui méprise tous les cocus de son village. Pour se prémunir du cocuage, il désire épouser une sotte, ainsi elle ne risque pas de courir les « galants ». Pourtant dès le début de la pièce, Chrysalde le met en garde en lui annonçant que « la stupide au sien [de devoir] peut manquer d’ordinaire sans en avoir l’envie, et sans penser le faire ». Cette parole prophétique dite par Chrysalde face au public est aussi bien une mise en garde pour Arnolphe qu’une annonce sur ce qui va se passer au public. En voulant se prémunir, Arnolphe court à sa perte. Bien que confident d’Horace, il ne parvient jamais à déjouer les plans amoureux le rendant tantôt comique tantôt grave. Grave oui, mais tragique non ! Si de nombreuses mises en scène récentes ont voulu donné un tour un peu tragique au personnage d’Arnolphe, en insistant sur sa solitude et sa « précaution inutile » comme le fait Scarron en nommant ainsi le texte qui a inspiré Molière, ce n’est pas le cas de Christian Schiaretti qui voit en Arnolphe, un personnage de comédie drôle à souhait. Le public du TNP ne s’y trompe pas et rit du début à la fin.

Une mise en scène joyeuse et dynamique malgré des décors en carton

© Antonio Mafra
© Antonio Mafra

Ces décors en carton s’expliquent par la coproduction de la pièce par le TNP et les Tréteaux de France. Les Tréteaux de France ont été crée en 1959 par Jean Danet qui voulait porter le théâtre hors de ses murs. Il voulait revenir au théâtre itinérant, un théâtre qui, libéré de ses parois, deviendrait accessible à tous. L’objectif étant que la pièce puisse se jouer dans une salle de théâtre comme dans une cour d’école ou une place de village. Les Tréteaux de France sont aujourd’hui dirigé par Robin Renucci qui joue Arnolphe.
Leur théâtre étant itinérant, le décor doit être le plus simple possible et surtout le plus épuré afin d’être facilement transportable, ce qui explique donc que le décor ne soit constitué que de 3 cartons, d’une estrade et d’une vingtaine de lampadaires. Les décors représentent donc les deux maisons d’Arnolphe et un chemin qui mène au reste de la ville. Ces maisons ont probablement été dessinées par des enfants lors d’un atelier théâtre proposé par les Tréteaux de France car les dessins sont très enfantins. Même si les comédiens sont tous en habits d’époque, ces décors plus qu’artificiels ne choquent pas, bien au contraire, ils s’intègrent parfaitement à l’univers créé par Christian Schiaretti. Les comédiens, entrent et sortent par ces décors, la maison principale s’ouvre pour permettre aux personnages d’aller et venir de l’intérieur à l’extérieur de la maison. De plus, ce côté cartonné des décors semble montrer que les parois ne sont pas si solides et que c’est pour cette raison là qu’Horace réussit si facilement à entrer dedans. Habituellement ce galant est montré comme simple benêt et le comique porte très peu sur lui, on se moque de sa crédulité à confier à son rival ses amours mais il n’est pas plus porteur de comique que cela et pourtant ici, il est hilarant. Maxime Mansion nous livre une prestation admirable, tout le comique reposant sur ses mimiques et les expressions de son visage, quand il pose le doigt sur ses lèvres pour indiquer à Arnolphe de garder son secret ou quand il se décoince le dos après sa chute de l’échelle ou tout simplement quand il porte l’échelle qui doit le mener au balcon de sa bien-aimée. Les acteurs qui jouent Alain et Georgette, les serviteurs d’Arnolphe, sont excellents aussi et leur gestuelle est parfaite. Les bâtons qu’ils utilisent pour frapper leur maître pour se préparer à recevoir Horace rappellent la Commedia Dell’Arte. Jeanne Cohendy, qui interprète Agnès, est probablement la moins convaincante. Elle ne suscite que rarement le rire et n’est pas si crédible en ingénue au moment de la scène du « le » notamment. Néanmoins, le traitement d’Agnès ici est assez intéressant. Elle n’apparaît pas comme une simple ingénue qui d’un coup découvre les artifices et la malice. Par exemple, lorsqu’elle lit les fameuses Maximes du mariage, Arnolphe s’endort, mais elle, bien que butant sur les mots, s’anime. Elle ne comprend peut-être pas tout, mais rigole en le voyant s’endormir, quelque chose se passe à ce moment là. Dans cette mise en scène, son rire n’est pas uniquement moqueur parce qu’elle le voit s’endormir, son rire est plutôt la preuve de son accession au savoir. Plus tard, elle dira que le mariage est « rempli de désirs » chez Horace tandis qu’il est « fâcheux et pénible » chez Arnolphe. Cette scène est souvent montrée comme le moment où Arnolphe affirme pour la dernière fois sa toute puissance sur Agnès mais le fait qu’il soit assis pendant son discours autoritaire alors qu’elle se tient debout, son endormissement et le rire moqueur d’Agnès vis-à-vis du barbon et du texte montre bien que le rapport s’est inversé et qu’Agnès, par ces maximes, sort de son « innocence ».

Robin Renucci et Christian Schiaretti, une forte complicité

© MIchel Cavalca
© Michel Cavalca

Dans le programme, Christian Schiaretti avoue que c’est Robin Renucci qui voulait jouer le rôle d’Arnolphe. On peut imaginer que lorsqu’un acteur désire jouer un personnage, surtout quelqu’un comme Arnolphe, il a une idée forte de ce que représente le personnage pour lui. Et force est de constater que les deux s’accordent à merveilles. Robin Renucci semble heureux et épanoui dans ce rôle à la différence d’une Cécile Garcia Fogel jouant Phèdre… Les Tréteaux de France et le TNP collaborent régulièrement ensemble et c’est la deuxième fois que Christian Schiaretti dirige Robin Renucci après Ruy Blas d’Hugo et avant La Leçon de Ionesco – représentée au TNP l’an dernier et donc avant L’Ecole des femmes mais qui a été créée avant – Dans les trois pièces, Robin Renucci est excellent. Il irradie la scène. Ses mimiques sont aussi efficaces que celles de Maxime Mansion et presque chaque réplique devient drôle dans sa bouche, grâce à une gestuelle maîtrisée. Sa voix porte et sa diction des alexandrins irréprochable et vraiment agréable. Même pour des collégiens ou lycéens, la langue de Molière devient accessible grâce à la diction et au jeu de tous les acteurs. Dans ce cas là, la mise en scène ne sert plus seulement le texte mais sert aussi l’acteur qui déploie toutes ses qualités pour nous émerveiller et nous faire passer deux heures divines.

Cette mise en scène n’est pas révolutionnaire mais rappelle le côté farcesque des pièces précédentes de Molière et insiste un peu plus sur la faiblesse d’un Arnolphe qui se croit tout puissant mais sans jamais tomber dans le pathos.

Jérémy Engler

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