Une tempête sous un crâne-bocal


L’Espace 44, pour le deuxième spectacle de sa saison, nous propose déjà de faire une pause, ou plus exactement, une « récréation libre de
La Tempête de Shakespeare » intitulée Il paraît que nous sommes. Cette récréation poétique est celle de la compagnie Les Ailes des géants. Envolons-nous…

© Espace 44

Décharge poétique à proximité : baignade encouragée

 

Côté jardin, une baignoire. Côté cour, un mobile auquel sont accrochées des lunettes. Au fond, un portant sur lequel sont posées des couvertures faites de papiers et de mots comme « tissés par mille » (Mallarmé). Le sol est jonché de bouteilles renfermant aléatoirement des stylos, des morceaux de papier, ou encore des bouchons. Dans cette décharge à ciel fermé, Rosa et Eugène se réveillent et entament une nouvelle journée de travail. Ils trient, rangent, organisent des rêves mis au rebut et enfermés dans les bouteilles en plastique par terre, sous les rappels à l’ordre impérieux d’une alarme et d’une voix au timbre et au rythme mécaniques. Tout aussi mécaniques sont par ailleurs leurs gestes lorsqu’ils s’attèlent à leur tâche. Or, lorsqu’il ne trouve plus de sens à ses actions, l’être humain explose ou trouve une échappée. L’échappée est ici le « livre magique », une vieille édition de La Tempête de Shakespeare, trouvée dans un bocal. Et le mobile, machine à rêves, se met en branle ; et le plafond du théâtre s’ouvre.

Les objets sont les instruments privilégiés de cette escapade poétique : les couvertures de papier sont des habits d’apparat, une voile de bateau-baignoire ou bien le bruit du vent ; les bouteilles sont des attrapes-vieux rêves, le bruit des vagues dans la tempête ou celui d’un sol de glace qui s’effondre sous les pieds de Rosa qui fait mine de se noyer. Il convient d’ailleurs de souligner à ce propos l’énergie et la complicité des deux acteurs, Marion Cavendish et Dogan Vernet, qui sont capables de faire en même temps rire et rêver. De leur corps et de leur voix sortent une poésie, celle du texte et de la mise en scène d’Élisabeth Coumel, qu’ils projettent sur des déchets pour les transformer en joyaux. Et corps et objets ensemble inondent le public de cette vague onirique. Les extraits du texte de Shakespeare lus par les acteurs n’étaient donc qu’un prétexte pour emporter les spectateurs dans un voyage suspendu, à bord du bateau-baignoire de Rosa et Eugène. Ils auraient voulu que ce bateau ne cesse de voguer…

 

© Cie Les Ailes des géants

« Message in a bottle »

 

Les extraits de La Tempête de Shakespeare servent en fait de déclencheur d’une grève : terminé les comportements de machines, terminé le non-sens, terminé les enfants déjà « couverts de rides » à cause de la pénurie – ou l’interdiction ? – de rêves. Alors « on détrie, on dérange, on désorganise, on détravaille » déclare Eugène. Les deux compagnons libèrent les rêves, qui puaient le renfermé, de leurs pièges en plastique. Ils confient des bouteilles aux spectateurs, qui peuvent à nouveau rêver de sauver le monde ou simplement d’être aimés. Ils en ouvrent d’autres et écoutent les messages cachés à l’intérieur : ce sont des lettres d’amour, probablement fantasmées et certainement jamais écrites, qui soudainement gagnent une existence. Ces rêves libérés rejoignent ceux, rebelles, qui faisaient régulièrement saillie par la voix enregistrée de femmes et d’hommes ; ils sifflaient aux oreilles des spectateurs par rafales de « je rêve ». Car c’est cela, la tempête imaginée par Il paraît que nous sommes : une tempête de vieux rêves enfouis, mis à l’écart, qui reviennent pour que se crée un nouvel ordre du monde. Dans celui-ci, on ne retrouverait plus les mêmes rengaines que celles qui paraissent dans les journaux depuis au moins les années 1970 – Eugène et Rosa trouvent et lisent une dépêche parue dans un journal datant de 1973 – : on arrêterait de faire de la mort de migrants en mer un simple fait-divers sans essayer d’abord de les aider. Dans celui-ci, les gens ne seraient plus « à court de rêves », ils voudraient redevenir super-héros et sauver les personnes, les émotions, les choses qui ont besoin d’être sauvées. Non, pas super-héros, tout simplement humains, car ce qu’Il paraît que nous sommes révèle aussi, c’est que le rêve est une part fondamentale, irréductible, de notre humanité. « Et nous voilà ici, recueillis par la mer et amenés là où elle rejette tous ceux qui respirent encore et qui veulent bien rêver au milieu de la tempête. C’est ici, là où s’amoncelle ce que le monde veut éloigner, que tout peut recommencer », écrit Élisabeth Coumel. Vivement que la tempête de rêves déferle.

 

 

Il paraît que nous sommes, à l’Espace 44 les mardi 10 et mercredi 11 septembre 2019, et au Carré 30 du jeudi 30 janvier au dimanche 2 février 2020.

Écriture et mise en scène : Élisabeth Coumel

Distribution : Marion Cavendish (Rosa) et Dogan Vernet (Eugène)

Création sonore : Roman Craeyeveld

 

 

Article écrit par Alice Boucherie.

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