Terre Noire, Âmes dévastées

Du 31 janvier au 4 février 2017, Irina Brook met en scène Terre Noire de Stefano Massini aux Célestins — Théâtre de Lyon avec entre autres Romane Bohringer et Hippolyte Girardot. Les deux acteurs incarnant des avocats s’affrontent sur le thème du rachat de terres et sur tout ce que cela entraîne.

Une pièce puzzle bien menée

La structure de la pièce est vraiment déconcertante. Elle alterne des scènes avec un couple d’agriculteurs de cannes à sucre et des scènes entre deux avocats qui s’écharpent au sujet de la terre que cultive ce couple. Si cette alternance est très clairement identifiée sur scène, avec deux espaces vraiment distincts : un en fond de scène représenté par une table et des étagères symbolisant la maison des paysans, surélevée et entourée de plantes de cannes à sucre et un autre au premier plan défini par deux bureaux qui s’opposent, chacun d’un côté de la scène.

Les deux avocats ont leurs bureaux excentrés tandis que les agriculteurs sont au centre de la scène, s’ils sont au fond de la scène, ils sont aussi le fond de la pièce et le fond du problème. Wilson Helmett (Hippolyte Girardot) est l’avocat d’Earth Corporation qui entend racheter tous les terrains producteurs de cannes à sucre, il souhaite donc que le couple Nassor, Hagos (Pitcho Womba Konga) et Fatissa (Babetida Sadjo), lui vende leur exploitation sauf qu’Hagos a engagé une avocate, Odela Zaqira (Romane Bohringer) pour faire valoir ses droits. Ainsi les deux avocats, chacun de leur côté de la scène, s’affrontent au sujet du sort de la famille Nassor. L’éclairage et la musique nous font passer d’une scène à l’autre. Malgré l’alternance, les espaces sont bien délimités et on ne perd pas de temps avec un changement de décor trop conséquent. Mais le puzzle serait bien trop simple si on s’arrêtait à cela. La chronologie n’est pas tout à fait respectée non plus. Si chaque « univers » a un enchaînement logique, leur imbrication l’un après l’autre n’est, elle, pas chronologique. En effet, la chronologie du couple est en retard par rapport à la chronologie des avocats. Ces derniers évoquent des sujets qui ont déjà été vécus mais qui seront mis en scène plus tard… Avec ce système, bien que plusieurs mois, voire des années s’écoulent, on a du mal à se rendre compte du temps qui passe et le rythme est tel qu’on ne s’ennuie pas une seconde et qu’on attend de voir quel sera le résultat de l’affrontement. Vendra-t-il ses terres ? Si oui, à quel prix ? Sous quelles conditions ?

© Jean-Claude Fraicher
© Jean-Claude Fraicher

L’exploitation, un engrenage douloureux et impitoyable

La pièce s’ouvre sur un documentaire projeté en fond indiquant que plusieurs centaines de milliers d’agriculteurs indiens se suicident à cause d’un trop fort endettement. On se dit que c’est horrible et on comprend que pour rester compétitif, ces agriculteurs ont dû faire des emprunts qui les ont mis sur la paille, sauf que la pièce ne nous montre pas cette réalité. Stefano Massini a écrit une pièce qui met en scène le capitalisme dans toute son horreur et inhumanité. La recherche de profit prime sur tout et l’humain n’est qu’une variable qui peut être achetée, et dont le seul challenge consiste à trouver son prix. C’est ce que tentera de faire l’avocat d’Earth Corporation tout au long de la pièce en proposant des sommes de plus en plus généreuses pour racheter les terres de Hagos. Si le processus légal prend du temps, d’autres moyens existent. Une économie souterraine se met en place sous nos yeux. Wilson paie un agent commercial Dalmar Khamissi (Jeremias Nussbaum) pour tenter d’accélérer les choses. Il doit petit à petit pousser les Nessor à signer des contrats qui à terme les obligent à vendre leurs terres. Ça commence par l’achat d’une récolte plus cher que ce qu’elle a rapporté l’an dernier que le couple accepte naïvement, puis ça continue avec la vente de graines OGM censé tripler la récolte (qui reviendra à la société) sauf que ces graines détruisent les champs afin que la seule solution restant à la famille soit la vente de la terre de leurs ancêtres. On assiste à la désagrégation du monde agricole qui se retrouve pris dans un étau contre lequel il peut difficilement lutter et comme le dit Wilson Helmett, à la fin c’est eux qui gagnent ! La pièce dresse un portrait très noir du capitalisme et de sa course au monopole et à l’enrichissement.

© Jean-Claude Fraicher
© Jean-Claude Fraicher

Cette pièce fait réfléchir et interroge sur le fonctionnement de notre monde et sur la puissance de l’argent. La scénographie est vraiment efficace et nous immerge dans un univers particulièrement intense à la découverte de ces terres noires et des âmes qui les peuplent…

 

Jérémy Engler

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