Terre promise, Terre due !

Pour ses 70 ans, en 2016, Lucky Luke a été gratifié d’une exposition en hommage à l’art de Morris lors du festival d’Angoulême en janvier , de l’album hors-série L’homme qui tua Lucky Luke par Matthieu Bonhomme en avril et de l’album Terre Promise par Achdé et Jul en novembre qui est le dernier tome de la collection « Les aventures de Lucky Luke d’après Morris ».

Un Eldorado qui passe par Lucky Luke

© Dargaud / Mathieu Bonhomme
© Dargaud / Mathieu Bonhomme

Évidemment, comme nous le disions dans notre article sur Les tontons Dalton, le personnage de Lucky Luke a survécu à son auteur mais pour quel résultat ? Si Hervé Darmenton, alias Achdé, est au dessin depuis 2003 – et le premier album publié après la mort de Morris – le scénariste Julien Berjeaut, alias Jul, est le petit nouveau de cette aventure. Si Laurent Gerra avait retrouvé sa place de scénariste pour le dernier album de la collection, après l’avoir laissé deux tomes au duo Daniel Pennac et Tonino Benacquista, la page de l’imitateur semble définitivement tournée.
Quant au premier album hommage à Lucky Luke réalisé par Mathieu Bonhomme, force est de constater que les éditions Lucky Comics manque malheureusement d’imagination. En effet, après Les Spirou de…, voici venir la série des Lucky Luke vu par… Parce que sortir un album tous les deux ans des aventures de Lucky Luke ne rapporte probablement pas assez d’argent, les éditeurs ont décidé de demander à un dessinateur de faire son Lucky Luke, soit en lui rendant hommage, soit en reprenant ses propres codes et en les transposant dans l’univers de Lucky Luke. Ainsi, Matthieu Bonhomme s’est chargé de rendre un bel hommage à Morris tout d’abord en mettant sa tombe en exergue dans un cimetière avec un bel épitaphe mais surtout en écrivant une histoire vraiment intéressante où tout semble se dresser contre Lucky Luke. Si l’humour est complètement absent de cet album, les références à l’univers du cowboy solitaire sont nombreuses et témoignent de l’envie de Matthieu Bonhomme de rendre hommage à l’un de ses pairs même si on se doute bien que Lucky Luke ne meurt pas malgré le titre accrocheur L’homme qui tua Lucky Luke. Tout comme Achdé, l’héritage de Morris se retrouve dans le dessin. La technique de découpage des planches qui reste très fidèle au « gaufrier » (4 cases de haut pour 3 cases de larges) ou aux grandes cases prenant parfois plus d’un tiers de la page est très propre au bédéiste original et le jeu sur les couleurs, les contrastes ou le primat du noir qui font l’identité de Lucky Luke se retrouvent chez ces deux dessinateurs. Toutefois, le prochain Lucky Luke vu par…, qui s’intitule Jolly Jumper ne répond plus et qui est sorti le 27 janvier 2017, ne cherche pas à rendre hommage ou à respecter les codes de Morris mais reflète une volonté de l’artiste de reprendre le personnage de Lucky Luke et de le transposer avec ses propres codes. Si l’humour était absent du Lucky Luke de Matthieu Bonhomme, il sera vraiment de retour avec celui de Guillaume Buzaud, mais est-ce que cet humour convaincra le public… ? Rien n’est moins sûr ! Le pari est osé mais comme cela a fonctionné avec le personnage de Spirou, il n’y aucune raison pour que ça ne marche pas pour Lucky Comics… Après tout, on a bien eu trois albums de Kid Lucky, comme on a pu avoir Le petit Spirou, tous les moyens sont bons pour faire du chiffre et si on peut se servir des idées des autres pour gagner de l’argent pourquoi s’en priver ?
Mais revenons au sujet qui nous intéresse vraiment à savoir cette dernière aventure de Lucky Luke, intitulée Terre Promise qui retrace l’arrivée en Amérique d’une famille juive, à la recherche de leur Eldorado, leur terre promise…

Multi-culturels, multi-références !

© Dargaud / Mathieu Bonhomme
© Dargaud / Mathieu Bonhomme

Si dans le Lucky Luke de Matthieu Bonhomme, le héros retrouve son goût pour le tabac – bien qu’il n’ait jamais l’occasion de le fumer – ici, on retrouve l’univers des Lucky Luke qui confrontaient des cultures. La famille Stern débarque aux États-Unis et a la chance d’avoir le plus célèbre des cowboys pour escorte. Sauf que personne ne sait exactement ce qu’est un juif à cette époque et les locaux les prennent pour des Amishs, créant plusieurs situations cocasses. Quant aux nouveaux arrivants, évidemment, ils n’ont pas la même culture ni les mêmes coutumes et ne comprennent pas tout ce qui se passe provoquant des situations problématiques et drôles, même Lucky Luke a dû mal avec les traditions juives, notamment en ce qui concerne l’alimentation… À travers les réactions de Lucky Luke, on découvre les différentes mœurs et clichés également sur les juifs.
Ayant déjà parlé du dessin d’Achdé, nous nous attarderons un peu plus sur le scénario de Jul, le petit nouveau. Rempli de références à la religion juive et de clins d’œil à d’anciens albums de Morris, le scénario est vraiment intelligemment construit même si l’intrigue reste somme toute très simple. Si l’absence des Dalton n’est pas vraiment un problème, on regrettera toutefois l’absence d’un vrai méchant pour cette odyssée à travers le grand continent. Les difficultés rencontrées lors du trajet sont un peu trop facilement résolues et si le passage dans le défilé d’un canyon est plutôt bien dessiné et, comme le faisait Morris, reprend les codes du cinéma, les embuches ne sont pas très originales ni très réussies. Au final, l’intérêt de la BD réside vraiment dans ce choc culturel entre Lucky Luke et ses compagnons de route. La vraie trouvaille scénaristique demeurant finalement la rencontre de la tribu indienne qui montre que la Terre Promise n’est pas toujours celle qu’on croit…
Si le scénario est habilement élaboré, l’impression de lire un voyage d’Astérix persiste et dérange un peu la lecture. S’il est vrai que Goscinny a également travaillé sur Lucky Luke, le fait de multiplier les références caricaturales à une civilisation ou à des coutumes religieuses font de cet album un véritable cousin au dernier Astérix, Astérix chez les Pictes… ou à d’autres aventures des irréductibles gaulois.
De même, globalement Lucky Luke n’utilise que très peu sa légendaire vitesse de tir, ce qui est un peu dommage, alors que c’est justement rappelé au dos de la couverture…

Malgré les quelques lacunes scénaristiques, l’album est plutôt pas mal et est très prometteur concernant la collaboration entre Achdé et Jul. Ce dernier doit encore trouver son ton mais le potentiel est là pour faire de belles aventures. Gageons que les prochains auteurs qui revisiteront l’univers de Lucky Luke sauront également lui rendre grâce !

Jérémy Engler

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