Terrée dans le noir, la voix de Je s’élève

Dans un appartement, au festival Off d’Avignon, du 12 au 24 juillet 2016, la compagnie La Bao Acou, dans le cadre de la programmation de la Manufacture, propose le spectacle intense et déroutant Je (se terre) dans les locaux du théâtre des Italiens.

Une histoire oubliée qui fait froid dans le dos

À l’école, on nous enseigne souvent l’histoire des grands hommes mais rarement les événements peu glorieux du XXème siècle. Probablement par honte ou parce que trop récents, toujours est-il que certains éléments de l’Histoire sont relativement passés sous silence et il est fort appréciable que les arts vivants ressuscitent ces morceaux oubliés… Qui se souvient que jusqu’au milieu du XXème siècle, existaient encore des bagnes pour enfants ? Et que l’un d’entre eux a été le témoin de l’un des moments les plus horribles de notre Histoire ? C’est en 1943, à Belle-Île-en-Mer qu’a lieu l’incident. Des enfants s’évadent du bagne et pour les retrouver, les responsables offrent 20 francs de récompense à tous ceux qui ramèneront un enfant. Sur la totalité, un seul a réussi à s’échapper, c’est lui que l’on rencontre dans cet appartement avignonnais, lui qui se prénomme Je. C’est un garçon effrayé par les gens et traumatisé par cette aventure que l’on découvre. Il nous raconte son ressenti sur cet épisode bouleversant de sa vie avec une poésie touchante et désarmante.

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© La Bao Acou / Christian Berthelot

Une expérience sensorielle étonnante

Avant le début du spectacle, la metteure en scène Cécile Mangin nous présente rapidement le spectacle et explique certains termes qui pourraient gêner la compréhension du texte. Puis, on la suit et on monte un petit escalier… Une fois au deuxième étage, elle nous invite à entrer un par un dans l’appartement vide et nous installe elle-même sur des chaises dos au centre de la pièce. La pièce est plongée dans le noir. Quelques traits de lumière apparaissent pour ceux qui auraient peur du noir ou pour essayer de voir ce qu’il se passe. Si le premier réflexe est de se tourner sur sa chaise pour tenter de voir quelque chose, on comprend vite que c’est inutile car d’une c’est une position désagréable et de deux, on ne verra rien car telle est la volonté de la metteure en scène. Puis une voix s’élève, c’est celle de Je, ce jeune homme qui a échappé au massacre. Sa voix nous apparaît distinctement et on l’entend alors qu’il n’est pas dans la pièce. Grâce à un système de haut-parleurs dissimulés sous les chaises et au-dessus de nous, on entend tantôt de près, tantôt de loin la voix de Je et les arrangements de la voix faits en direct créent un sentiment d’oppression très fort.

La performance de Stéphane Kerihuel à la musique est vraiment excellente et participe à la création d’une ambiance sombre et inquiétante, tandis que Benoit Schwartz interprète seul un texte poignant rempli d’émotions et de poésie. Pas de narration ou d’histoire chronologique mais plutôt des moments de traque racontés par celui qui les a vécus ! Si on entend ses déplacements grâce au parquet qui grince, on ne voit jamais son visage et on devine seulement un corps dans l’ombre mais on ne voit pas exactement sa gestuelle. Cela renforce l’idée de malaise et fait de ce spectacle, une expérience déconcertante ! Aller voir un spectacle dans lequel on ne voit rien, quelle performance. Si certains passages sont un peu moins vibrants émotionnellement et que l’ambiance sombre nous fait facilement décroché, le comédien réussit la plupart du temps à nous prendre aux tripes pour nous emmener avec lui dans un voyage poétique et brutal ! Nos oreilles ressentent les agressions et l’angoisse de Je comme si on y était, preuve de l’efficacité de ce dispositif insolite…

Cette expérience déstabilisante part en tournée par la suite et nous vous invitons à consulter le site de la compagnie La Bao Acou pour tenter cette immersion dans l’horreur…

Jérémy Engler

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