Un théâtre qui arrache la réalité

Pour ouvrir ce mois de septembre en beauté, nous vous proposons de revenir sur une de nos belles rencontres de cet été au festival d’Avignon. La compagnie du Teatro Strappato y mettait en scène au Théâtre du Passage le spectacle muet Betún dont la critique est déjà disponible sur notre site et qui parle de la situation des enfants de la rue en Bolivie.

Cet entretien passionnant vous sera livré en trois parties car particulièrement dense. Nous commencerons donc aujourd’hui avec la partie présentant la compagnie et son projet, demain sera abordé la question du travail préliminaire réalisé avec les enfants avant de conclure avec des questions sur le spectacle lui-même.

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Vene Vieitez : Cecilia et moi avons fondé la compagnie Teatro Strappato il y a cinq ans, en 2011. Le nom de la compagnie vous renseigne sur ce qu’on voulait faire. « Strappare » en italien signifie « arracher », « enlever » et c’est un peu l’objectif que nous avions quand on s’est dit : « on va faire un théâtre indépendant, qui sera notre espace pour faire du théâtre mais on va l’arracher ! » « Strappare » c’est la partie théâtrale qu’a la vie, non ? C’est-à-dire, quelque drame, quelque histoire, quelque chose heureuse ou quelque chose malheureuse qui arrive. Souvent quand ça arrive, on se dit : « ouh ! c’est une histoire de film (rire) ou cela ressemble à une pièce de théâtre. » De fait, la vie normale est composée de plein de petites choses comme celles-ci. Et l’idée de notre théâtre est d’arracher cette partie théâtrale qu’a la vie réelle et qui en réalité est ce qui la rend universelle et partageable, et ce qui nous permet de nous reconnaître en elle. Normalement, cette partie théâtrale est la plus poétique de la réalité, parce que la patrie qui frôle l’absurde frôle l’éphémère. Par exemple, la partie théâtrale de la situation des enfants de la rue est l’histoire qu’ils vivent constamment dans une tragicomédie. Il y a des personnages a priori comiques qui, au fond, sont profondément tragiques. Tous les personnages de cette histoire sont malheureux, ils portent un vrai fardeau sur leurs épaules et se comportent comme des malheureux. Ce sont des personnages, comme la mère de l’enfant elle-même, qui ont une grande quantité de problèmes. Sont-ils coupables ou victimes ? Ni l’un ni l’autre, ce sont tous des victimes et des coupables, ils sont tous coupables parce que la réalité les rend ainsi.

Alors, l’objectif du Teatro Strappato est d’être un théâtre utile, et utile veut dire que l’on rend un sens réel, profond au fait théâtral. Le fait théâtral est le moment où je présente le texte sur scène devant 300 personnes assises qui m’écoutent et c’est une occasion en or. Pensez à ça deux minutes : quand je monte sur scène, j’ai deux à trois cents personnes qui pendant 1h15 vont écouter n’importe quelle chose que je vais leur raconter. De mon point de vue, c’est une responsabilité incroyable, parce qu’il y a des gens qui nous offrent 1h15 de leur temps pour qu’on dise ce qu’on veut, et il faut faire attention à ce que l’on dit. C’est facile de perdre cette opportunité et il faut en profiter et dire quelque chose qui est réellement important pour soi. Au final, c’est un peu la philosophie qui est à la base de notre compagnie.

Cecilia Scrittore : Nous nous sommes connus dans une compagnie italienne où nous avons étudié et commencé à travailler sur la commedia dell’arte. C’est à ce moment-là qu’est né notre amour pour les masques. De fait, c’est sur les masques que repose le travail et la naissance de notre compagnie indépendante, c’est devenu notre style de travail. Par exemple, pour un spectacle comme Betún qui raconte une réalité si crue et si dure, on se rend compte que les masques sont des éléments incroyables pour pouvoir transmettre cette réalité si difficile à accepter.

Vene Vieitez: Le masque a cette force de ne pas être un vrai visage. Le grand dramaturge italien du siècle dernier, Eduardo de Filippo a écrit une des œuvres les plus géniales qui soit, de mon point de vue bien sûr, dans laquelle il dit : « attention parce que s’il y a un mort sur une scène de théâtre, c’est un faux mort, c’est sûr qu’il n’est pas mort, mais une fausse mort sur scène est bien pire qu’une vraie mort dans la vie réelle parce qu’une fausse mort représente des millions de morts dans la réalité. » Et c’est certain ! Le masque réussit à créer un visage qui n’est ni ce monsieur-là, ni cette dame, c’est un visage et ce visage représente des millions de faces. C’est ça la force du masque, il crée une distance avec le public. Le public voit – et dans cette pièce tout particulièrement – le jeu théâtral, celui de faire voir. Évidemment, ce qu’il voit sur scène n’est pas réel puisque je change de masques sur scène. Nous avons fabriqué spécialement des masques convertibles, ce sont des masques qui peuvent se transformer au fur et à mesure du spectacle. C’est tellement faux, tellement fictif que cela représente une réalité qui est aussi certaine que la fiction du spectacle. Attention cependant, car ce qui est faux dans le texte représente des millions de réalités qui elles sont vraies. C’est beaucoup plus fort qu’une seule réalité. Le théâtre est en réalité le miroir d’une réalité bien plus pluriel.

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Je ne suis pas complètement d’accord parce que pour moi, les masques concrétisent parfaitement les personnages. J’avais l’impression de revoir une fable de mon enfance… c’était vraiment intense…

Vene Vieitez : Tout à fait, c’est l’objectif des masques. Le chasseur dans Le petit chaperon rouge est un chasseur avec une moustache, une barbe… mais quand tu penses au chasseur du Petit chaperon rouge, tu penses à un type avec de l’énergie, non ? Et c’est ce qui se passe avec les masques, quand tu vois un personnage qui se met comme ci, qui se regarde comme ça, qui fait ça… tu penses à ce que ce personnage représente. Et, en réalité, il y a une abstraction bien plus grande que lorsqu’il s’agit d’un vrai visage. C’est profondément concret et en même temps profondément universel et c’est la force des masques, selon nous.

Votre compagnie est itinérante, pourquoi avoir choisi un nom italien et non anglais qui pourrait être compréhensible par un plus grand nombre ?

© Cesar Desviat et Cesar Cano

Vene Vieitez : Cecilia est italienne et nous nous sommes connus en travaillant en Italie. Quand nous avons fondé la compagnie, notre langue commune était l’italien, Cecilia ne parlait pas encore l’Espagnol. Donc pratiquement tout notre univers artistique était italien et à l’heure de donner un nom à la compagnie, il a surgi spontanément alors que nous pensions à un nom en anglais ou en espagnol. Au final, nous sommes tombés d’accord sur l’italien parce que c’était la langue commune à ce moment-là.

Cecilia Scrittore : Le mieux, c’est qu’au final la compagnie a été fondée en Espagne (rires) parce que c’est le premier pays où on a créé un projet. À notre départ d’Italie, ce sont des Espagnols qui nous ont offert de faire un premier montage en regroupant des métaux.

Vene Vieitez : Nous sommes restés là-bas quelques mois pour faire le spectacle et ensuite, après le spectacle, nous sommes restés pour faire une chose puis une autre… et au final, on a fondé la compagnie en Espagne. Cela fait deux ans maintenant que nous vivons officiellement à Berlin mais nous travaillons beaucoup en Espagne, en Italie et nous essayons de travailler plus en France. Finalement, cette maison (NDLR : il montre la camionnette où ils dorment tous les deux pendant le festival) est notre véritable maison (rires).

Nous avons fait un calcul par rapport à où nous serons l’année prochaine avec le théâtre, nous ne passerons pas plus de deux mois au même endroit : un mois en Espagne, un mois en Suisse, un mois en Italie, deux mois en Allemagne, un mois en Chine, deux mois en Espagne, un mois en Amérique du Sud, un mois au Portugal… Pour le moment, on se considère vraiment comme une compagnie nomade.

Rendez-vous demain pour en savoir plus sur le travail qu’ils ont réalisé avec leurs enfants.

 

Crédits photo : Cesar Desviat et Cesar Cano

 

Propos recueillis par Margot Delarue et Jérémy Engler

2 pensées sur “Un théâtre qui arrache la réalité

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