Le théâtre jusqu’à plus soif avec Serge Barbuscia

Serge Barbuscia est le metteur en scène et le comédien de J’ai soif, présenté au Théâtre du Balcon du 7 au 29 juillet dans le cadre du Festival Off d’Avignon.

J’ai soif est inspiré de Si c’est un homme de Primo Levi, pourquoi mettre en scène aujourd’hui ce récit sur les camps de concentration ?

Affiche J'aisoifSerge Barbuscia : Au départ c’est un spectacle qui est venu à partir de l’œuvre « Les paroles du Christ en croix » de Haydn. Je m’interrogeais sur cette phrase du Christ qui parle de sa soif, et je me suis aperçu que la plupart des déportés, lorsqu’ils reviennent des camps en parlent aussi. C’est sur cette soif multiple où l’humain est tellement présent que j’ai voulu poser ce spectacle. Donc ça fait évidemment deux souffrances, deux tortures à des périodes très éloignées : la souffrance et la passion du Christ et la souffrance de Primo Levi dont le titre du plus grand livre est Si c’est un homme, qui rappelle étrangement « Ecce homo »[1]. Il y quelque chose comme ça sur l’humain, sur le travail de l’humain, qui interroge ce qu’est l’humain aujourd’hui et comment il se définit dans ce qu’on pourrait appeler l’Humanité.

Vous avez déjà présenté ce spectacle dans une version avec deux orgues dans le cadre du Festival In d’Avignon 2016, quelle est la particularité la version 2017 ?

Serge Barbuscia : Ce qui est fort pour moi cette année c’est de pouvoir le présenter avec le Quatuor Classic Radio. C’est un spectacle que je joue depuis de nombreuses années avec des musiciens très différents et aussi dans de nombreux pays. Je l’ai joué à deux reprises dans des tournées en Corée du Sud et c’est là que j’ai pu rencontrer ces quatre Coréens magnifiques qui ont été très touchés par le spectacle. Lorsqu’ils m’ont demandé si j’avais l’intention de le proposer avec eux un jour en France je leur ai dit : « Pourquoi pas ! Je trouve que votre présence seule donne une légitimité à la reprise de ce spectacle parce qu’elle donne encore plus un caractère universel au projet que j’ai envie de défendre. » C’est pour cela que je leur ai proposé de venir et nous allons défendre ce spectacle pendant un mois à Avignon. C’est un spectacle un peu unique dans le festival parce qu’il parle d’une façon très différente. Il est très contemporain. Les mots qui sont dits là, sont vraiment des mots qui touchent à aujourd’hui. Ça apparaît du passé mais c’est véritablement des thématiques qui sont des préoccupations actuelles.

C’est un spectacle qui semble se nourrir d’aventures humaines, est-ce qu’il se modifie beaucoup dans sa forme au contact des personnes avec lesquelles vous travaillez ?

Serge Barbuscia : Les bases qui constituent ce projet sont toujours les mêmes, mais il a une certaine souplesse qui me paraît importante pour ce genre de travail. On l’a joué dans des théâtres mais on le joue aussi dans des endroits très différents, dans une cathédrale par exemple. Je peux le jouer dans des endroits multiples et j’y tiens. Il se modifie dans certaines scénographies, dans certaines cultures aussi puisque la réception du texte n’est pas la même en Corée du sud – Auschwitz leur évoque peu de choses – mais ils trouvent dans le témoignage de Primo Levi quelque chose qui leur rappelle leur propre histoire. L’histoire des Coréens avec le Japon, qui a été une histoire très dure. Je crois que pour chaque peuple hélas, il y a une mémoire de l’horreur. C’est dans cette mémoire qu’ils trouvent quelque chose qui leur appartient.

Le Quatuor Classic Radio souhaite briser les frontières qui peuvent exister entre le public et la musique classique, est-ce que J’ai soif s’inscrit dans cette ligne ?

Serge Barbuscia : Je voudrais juste exprimer une pensée de Haydn qui disait « Je veux composer la musique la plus savante pour toucher le cœur le plus simple ». Notre projet doit toujours rester ambitieux mais doit toucher même la personne qui ne connaît rien ni de Haydn ni de Primo Levi. Cette personne qui vient simplement doit pouvoir se rencontrer dans J’ai soif. J’ai envie de garder une véritable exigence artistique jusqu’au bout mais de pouvoir faire rencontrer cette exigence au plus grand nombre.

Les acryliques de Sylvie Kajman font partie intégrantes du projet, pourquoi avoir choisi ses œuvres ?

Serge Barbuscia : Ce spectacle n’est fait que de rencontres et avec Sylvie Kajman c’est une de ces rencontres, sans elle le projet ne serait pas le projet. Même quand elle n’était pas présente, à chaque fois qu’on jouait elle faisait un tableau à un endroit différent. Elle est liée à ce spectacle jusqu’au bout d’elle même. On le partage complètement. Ses tableaux sont magnifiques, ils sont là comme une évidence. J’ai découvert son travail par hasard et la rencontre a été immédiate et fulgurante. Quand on est porté par des sujets aussi vrais, aussi sincères, aussi forts qui ont quand même touchés autant de gens, c’est soit on est dans l’évidence soit on n’y est pas. Il n’y a qu’un chemin, c’est celui de l’évidence.

Comment avez-vous construit ce spectacle ?

Serge Barbuscia : Beaucoup de lectures dans un premier temps. Ce qui m’intéresse c’est ce qui nous échappe, pas ce qu’on pense avoir construit. Je laisse, j’accepte l’idée de laisser échapper quelques petites choses de moi-même. Ce qui m’intéresse c’est aussi de ne pas lisser, la souplesse exige aussi de garder une certaine latitude : c’est un objet totalement malléable. C’est un projet qui fonctionne de façon animale. Chaque artiste apporte aussi un petit peu de lui même, et on découvre le spectacle qui réunit tout.

Quelles seront les prochaines étapes de ce projet après Avignon ?

Serge Barbuscia : Beaucoup de dates vont arriver. J’ai soif existe depuis une dizaine d’années et je ne pense pas que je lâcherai ce spectacle. Il continuera à évoluer au moins pendant une autre dizaine d’années.

Propos recueillis par Anaïs Mottet

[1] Expression latine signifiant « voici l’Homme ». C’est l’expression utilisée par Ponce Pilate dans la traduction de la Vulgate de l’évangile de Jean lorsqu’il présente Jésus à la foule, battu et couronné d’épines.

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