Le théâtre comme moyen de briser les murs ?

Du 5 au 28 juillet, à 12h (relâche le lundi), le Capitole (ex-Pandora) accueille le spectacle Le Quatrième Mur, adapté du roman éponyme de Sorj Chalandon. Mis en scène par Luca Franceschi accompagné de Thierry Auzer à la direction artistique, le spectacle a réussi à faire pleurer l’auteur lors de la première de ce deuxième volet du triptyque « Les irrévérencieux ». La compagnie lyonnaise Le théâtre des Asphodèles fait sienne les mots de Sorj Chalandon pour tenter de montrer ce quatrième mur théâtral et montrer comment monter une pièce dans un espace de conflit.

La commedia dell’arte pour briser le 4ème mur

© La compagnie du Théâtre des Asphodèles
© La compagnie du Théâtre des Asphodèles

Depuis que Luca Franceschi a rejoint la compagnie en 2007, les créations de la troupe s’axent davantage sur la rupture de la frontière entre le public et les artistes comme le faisait la commedia dell’arte. Trop de gens résument la Commedia dell’arte aux masques et au burlesque, mais ce type de théâtre était surtout le moyen de multiplier les déplacements sur scène et l’adresse au public. Ainsi, les comédiens ne portent pas de masques mais un changement de chapeau, un changement de coupe de cheveux suffit à changer de personnage sans que cela ne gêne pour comprendre qui est qui. Georges, double littéraire de Sorj Chalandon, s’adresse régulièrement au public pour lui exprimer ses doutes ou ses envies…

Pour moderniser la commedia dell’arte, la compagnie n’hésite pas à mélanger les arts. Nicola « Tiko » Giemza, champion d’Human Beatbox, a formé les comédiens pour rythmer les changements de décor ou certaines scènes afin de faire de ce théâtre un théâtre urbain. Être capable de reproduire tout type de son avec la bouche demande une technicité et une gestuelle propre à la commedia dell’arte avec la liberté donnée à l’improvisation, notamment ce qui rend logique la rencontre de ces deux univers. Le beatbox permet aussi de recréer l’ambiance urbaine dans laquelle les répétitions se déroulent tant bien que mal. Le décor, constitué de blocs d’aluminium et de métal que les comédiens changent régulièrement de place, donne un côté bric-et-broc à la mise en scène qui transcrit parfaitement l’ambiance précaire dans laquelle se déroulent les répétitions du spectacle. Ce côté urbain et théâtre de l’urgence offre une nouvelle jeunesse à la commedia dell’arte et nous immerge au cœur des conditions de vie des artistes au Liban en cette période de crise.

© La compagnie du Théâtre des Asphodèles
© La compagnie du Théâtre des Asphodèles

Théâtre versus Guerre !

Georges nous raconte comment il en est venu à monter Antigone au Liban avec des comédiens issus de chaque minorité en guerre les unes contre les autres. Ce projet insensé n’est pas le sien, il est celui de son ami Samuel Akounis, un pacifiste grec qui, bloqué à cause d’une maladie dans un lit d’hôpital, ne peut mener à bien son idée. Il confie donc à son ami la tâche utopique de rassembler des gens qui se détestent au sein de la même mise en scène. Les acteurs sont trouvés, reste plus qu’à les convaincre et à organiser les répétitions. Antigone sera palestinienne, Hémon, un Druze de Chouf, Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon, un Maronite de Gemmayzé, tous évoluant entre des Chiites, des Chaldéens et des Arméniens.

Si le décor nous plonge au cœur de la guerre, le texte qui décrit le conflit est particulièrement fort et réaliste, on sent l’expérience et le vécu du journaliste de guerre qu’était Sorj Chalandon quand il travaillait à Libération.

Georges découvre les terribles conditions de la guerre et réussit à convaincre les autorités du bien-fondé de son action ainsi que ses comédiens. Tous sont prêts à le suivre ! Il a même réussi à s’en sortir avec ses cinq laisser-passer différents, à passer entre les balles pour atteindre l’armée.

Le mur de la guerre semble sur le point de se briser, le mur des différences également, chacun met de côté ses ressentiments pour ce projet. Le « 4ème mur », cette façade imaginaire que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion, une muraille qui protège leur personnage tombe entre eux. Ils ne se protègent plus les uns des autres, ne se défient plus et se font confiance, ils semblent appartenir à la même famille. Reste plus qu’à faire la même chose avec le public en brisant le mur entre comédiens et spectateurs pour qu’ils aperçoivent un espoir de paix. Au moment où tout semble être fin prêt pour mettre à bas ce mur invisible qui sépare les êtres le temps d’une représentation, la guérilla reprend… Georges, cet ancien militant ne parvient plus à rester neutre et prend parti. Lui qui était venu apporter la paix se retrouve à propager la guerre et le ressentiment…

© La compagnie du Théâtre des Asphodèles
© La compagnie du Théâtre des Asphodèles

Joué à Avignon au moment des attentats de Munich et de Nice, ce texte résonnait tout particulièrement par son réalisme, sa justesse et son mélange d’espoir et de désespoir plein de poésie. Malgré leurs fins pessimistes, quoique différentes, ce spectacle et ce roman sont pleins d’espoirs et de foi en l’humanité. Ils montrent qu’il ne faut jamais cesser d’y croire et qu’on peut surmonter nos conflits pour une cause plus grande que nous…

Jérémy Engler


Amis lyonnais, si vous voulez en savoir plus sur ce type de théâtre, nous vous recommandons les ateliers d’initiation proposés par le Théâtre des Asphodèles pour mieux comprendre la complexité de ce genre théâtral.

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