Traduction, trahison avec les Traducteurs Afghans

TLa maison d’éditions Boîte à Bulles s’empare d’un sujet qui agace particulièrement les différents gouvernements français depuis plus d’une dizaine d’années, à savoir la question du statut des collaborateurs locaux pendant des opérations militaires à l’étranger. En s’intéressant au combat de l’avocate Caroline Decroix pour les traducteurs afghans laissés pour compte dans leur pays après le retrait des troupes françaises, Pierre Thys au dessin, Brice Andlauer et Quentin Müller au scénario ont décidé de rendre hommage à ces hommes et femmes qui ont tant souffert de l’abandon de la France. Traducteurs afghans, une trahison française nous raconte le parcours de trois traducteurs qui n’ont rejoint la France qu’au prix d’un long combat… (Image mise en avant : © Boite à bulles)

© Boite à bulles

L’histoire d’une trahison

« Traduttore, traditore », cette expression italienne (que certains attribuent à Du Bellay) bien connue qui peut se traduire par « Traducteur, traître » pourrait se prendre à l’envers dans notre histoire et se comprendre ainsi « trahir les traducteurs ». Comme à chaque guerre, les militaires engagent des traducteurs pour les aider dans leurs échanges et opérations locales. Le conflit afghan n’a pas échappé à cette règle et plusieurs centaines de traducteurs ont été engagés pour assister les soldats français dans l’espoir, non pas de devenir français, mais que leur pays retrouve une certaine stabilité. Arrivée en novembre 2001, l’armée française s’est retirée d’Afghanistan en 2012 alors que le conflit est loin d’être terminé et que les talibans restent encore très puissants. Après 10 ans de bons et loyaux services, la France part et abandonne leurs compagnons, dont certains ont au mieux été menacés de mort, au pire subi des attentats à leur domicile ou dans la rue. Nombre d’entre eux a dû déménager régulièrement pendant leur service pour rester en vie. Ils n’ont pas besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre que sans l’appui des troupes françaises, leur quotidien s’annonce assez périlleux. Certains interprètes font des demandes de visa pour obtenir des papiers français, mais après deux ans de tractations et de lettres mortes, on leur annonce que leur situation ne leur permet pas d’obtenir de visas pour la France. C’est l’incompréhension et si certains baissent les bras, d’autres continuent le combat et encore plus avec l’aide de Caroline Decroix qui découvre leur histoire. Les journalistes Brice Andlauer et Quentin Müller décident donc d’enquêter sur le parcours de ces hommes qui ont risqué leur vie au service de la France pour améliorer les conditions de vie de leur pays et qui ont été abandonnés avant la fin de la guerre…

© Boite à bulles

Trois destins héroïques pour trois anonymes

La bande dessinée est structurée sous la forme d’un carnet de bord. On ne suit pas chaque personnage mais on suit l’avancée du conflit date par date. Ainsi, on commence par découvrir le parcours d’Abdul Razek Adeel qui a seize ans au moment des attentats et de son recrutement dans l’armée française en tant que « Tarjuman » (traducteur). On le voit d’abord gratte-papier puis agent de terrain participant à des missions dangereuses où il risque sa vie. En 2010, on assiste au recrutement de Shekib Daqiq, âgé de vingt-deux ans : la procédure est mieux organisée au bout de 9 ans, cette fois-ci il y a un véritable entretien. Puis on arrive en 2011 avec une mission de terrain à laquelle participe le troisième protagoniste, Zainullah Oryakhail, dit Orya, âgé de vingt-deux ans. Pris dans des feux croisés, il se retrouve obligé de faire usage du famas qu’on lui a donné et de tuer des ennemis pour se protéger… Ce jeune homme, simple tarjuman, est devenu un tueur de compatriotes pour la France. On fait alterner leur vie dans les camps et celle dans le civil, on découvre les risques qu’ils prennent et la rudesse de leur vie personnelle, Abdul Razeq voit sa maison détruite dans une explosion terroriste, Shekib risque sa vie en franchissant des barrages talibans qui chassent les traîtres et il vit en conflit sa famille qui s’inquiète de son sort, et à raison, puisqu’il manque de se faire tuer par un taliban en moto qui lui tire dessus devant chez lui. Seule réponse des militaires dans les deux cas : le déménagement. Si leur situation en présence de l’armée française n’était pas simple, une fois son départ, elle a empiré. Le regard des autres, la défiance, le rejet de leur communauté, de leur village et les multiples tentatives d’assassinats rendent leur vie extrêmement difficile. Les dessins de Pierre Thys nous font ressentir avec force l’ambiance dangereuse qui règne sur place. Les scènes de combat sont très belles et bien construites, notamment le travail sur la mort et les balles tirées. Les dessins sont en noir et blanc et si les visages sont très ronds et peu détaillés, en faisant des anonymes, des gens comme vous et moi, le travail sur l’arrière-plan est lui remarquable. Par contraste avec ces visages simples, l’environnement lui est très détaillé, la nature bien que belle reste inquiétante, les bâtiments de l’armée sont très blancs et semblent tous les mêmes, alors que les passages en ville ou dans les maisons personnelles sont beaucoup plus sombres même en journée. Le fond est souvent sombre et les ombres flottent sur les tarjumans. L’insécurité les gagne, certains sont assassinés, d’autres sont blessés, et d’autres tentent de fuir en migrant de manière illégale. Abdul Razek recevant de multiples menaces de mort décide de mobiliser tous les interprètes pour qu’ils parlent d’une même voix et puissent se faire entendre, ce qui attirera l’attention de Caroline Decroix, mais à quel prix… Obligés de se cacher, après plusieurs années de lutte, en 2016, l’un réussit à obtenir un visa pour la France, un autre, refusé, vit masqué et un dernier décide de migrer illégalement en France avec les péripéties qui vont avec. Tous trois rallieront la France finalement mais à quel prix et dans quelles conditions… Cette BD les présente malgré eux comme des héros alors qu’eux-mêmes ne se considèrent pas ainsi, comme en témoigne la postface du recueil. Ces trois hommes deviennent des porte-paroles, de vrais combattants pour leur survie !

Leur histoire est incroyable et ce n’est que celle de trois d’entre eux, il est sûr que de nombreux autres doivent avoir une histoire aussi terrible à raconter. La France ne sort clairement pas grandie de cet abandon et fin 2019 : elle n’avait rapatrié que 250 interprètes sur les 800 qu’elle avait engagés. Président de l’association des interprètes et auxiliaires afghans de l’Armée Française, Abdul Razek continue le combat pour ses collègues encore là-bas. De peur de créer un précédent en rapatriant tous ses interprètes, la France se couvre de honte en sélectionnant sur des critères abscons ceux qui peuvent ou non obtenir la nationalité française. Cet ouvrage nous sensibilise sur leur situation et nous invite à réfléchir sur l’attitude de la France vis-à-vis de ses alliées.

Article réalisé par Jérémy Engler
M

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *