Mon traître en BD, comment s’approprier l’histoire d’un autre ?

Après Au revoir là-haut de Pierre Lemaître l’année dernière, les éditions Rue de Sèvres s’attaquent de nouveau à un grand roman contemporain à l’émotion incroyable. Et comme pour l’adaptation de Pierre Lemaître, celle de l’œuvre de Sorj Chalandon par Pierre Alary est un succès.

Mon traître avant l’IRA

© Rue de Sèvres

Sorj Chalandon, profitant de son expérience de journaliste, avait rempli son roman de détails et d’explications sur l’IRA (l’armée républicaine irlandaise). On découvrirait en même temps qu’Antoine le luthier, double de l’écrivain, ce mouvement révolutionnaire, sa complexité, ses actions, ses conséquences… Si les événements les plus marquants de l’histoire de l’Eire sont repris par Pierre Alary, tels que la grève de l’hygiène et de la faim de Bobby Sands et des prisonniers de Long Kesh, les actes terroristes de l’IRA ne sont pas mentionnés et on perd un peu le côté didactique et historique de l’œuvre originale, mais pour le reste tout y est !
La BD, comme le roman, est entrecoupée des retranscriptions de l’interrogatoire  de Tyrone Meehan après que sa traitrise est découverte. L’artiste n’a pas choisi de mettre cela en dessin et a respecté le côté tapuscrit d’un rapport de greffe, pour garder le côté solennel de ces déclarations lourdes de conséquences pour Antoine. Ces passages font réfléchir le lecteur sur la relation entre Meehan et Tony, le luthier français devenu membre de l’IRA. Antoine, le narrateur, commente sans cesse sa relation avec son ami irlandais par le prisme de la trahison. Or ces retranscriptions semblent ne pas être connues de lui et offrent donc au lecteur quelques éléments supplémentaires pour qu’il puisse se faire son propre avis sur Tyrone Meehan. Parce tiré de sa propre relation avec un Irlandais qui a trahi l’IRA, le livre de Sorj Chalandon est riche en émotions et est très sensible. On est touché au cœur par l’écriture pure et crue de l’auteur qui cherche à comprendre ce qu’il a manqué, juste à comprendre… savoir la part de vrai et de faux… Cette introspection, cette quête intérieure est belle grâce aux mots de Sorj Chalandon, grâce aux mots de celui qui a vécu tout ça, alors comment la magnifier graphiquement, lorsqu’on ne l’a pas vécu ? Pierre Alary s’en sort admirablement bien grâce à un découpage dynamique qui insiste sur les visages et l’humain.

Un découpage à échelle humaine

© Rue de Sèvres

L’ambiance des rues irlandaises lors des répressions et des deuils irlandais est très bien rendue avec des strips/vignettes très larges. La particularité du découpage du dessinateur est que ses strips sont souvent des vignettes entières, ce qui est idéal pour retranscrire l’ambiance d’une rue, d’une foule, car on a une grande profondeur et largeur de champ, mais cela devrait s’avérer plus complexe pour traduire les émotions des personnages. Et pourtant, cela fonctionne très bien. Les visages sont rarement entiers et s’ils le sont, ils prennent l’entièreté d’une vignette « traditionnelle », les cases font des gros plans et enchaînent les champs contre champs dans un dynamisme digne du cinéma. Ces zooms sur les yeux ou le bas du visage permettent de mieux retranscrire l’émotion de chacun, notamment en insistant sur le regard. La force du personnage de Meehan est souvent soulignée par ses yeux, son regard dur envers le petit français.
Le travail sur les couleurs participe aussi à créer cette ambiance mélancolique. Les couleurs sont très froides, le vert et le bleu dominent et le rouge n’apparaît que pour des moments de violence britannique, quant au jaune, il traduit les moments heureux, les instants avec ses amis qui incarnaient son Irlande. Comme le roman, la BD alterne les moments de dialogue comme si on était à l’époque des faits et les commentaires et réflexions du narrateur, avec le recul du moment de l’écriture, donnant un certain dynamisme à cette introspection bercée par la mélancolie et la nostalgie du protagoniste.

À l’image du roman, et même de la pièce de théâtre mise en scène par Emmanuel Meirieu, on retrouve toute la nostalgie et les questionnements d’Antoine le luthier, double de Sorj Chalandon. Les dessins subliment les mots et recréent la tension des drames que vit le personnage, notamment le moment de la révélation inaugurale…

Jérémy Engler

Une pensée sur “Mon traître en BD, comment s’approprier l’histoire d’un autre ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *