La Traversée du Malheur de Michel Tremblay : un roman en demi-teinte

La Traversée du Malheur est le neuvième et dernier roman de la chronique La Diaspora des Desrosiers, écrite par l’auteur québécois à renommée internationale Michel Tremblay. Dans ce dernier roman, il s’agit de conclure l’histoire malheureuse de cette famille dont font partie Gabriel et Nana. Ayant perdu leurs deux aînés de la tuberculose, ils sont désormais contraints d’emménager avec le reste de leur famille dans un appartement trop petit : Victoire, Édouard et Albertine, respectivement mère, frère et sœur de Gabriel, ainsi que les enfants d’Albertine, Thérèse et Marcel. Nous lisons alors l’histoire de cette cohabitation tumultueuse, dans un contexte montréalais des années 40. Michel Tremblay a ici repris une forme de réalisme social, et, ce que nous trouvons dommage, c’est que cela n’amène rien de nouveau dans son œuvre. Comme si nous étions en train de relire un livre déjà lu…

Une galerie de portraits tous plus malheureux les uns que les autres

133vparution-la-traversee-du-malheurLe roman est organisé selon un principe d’alternance de points de vue. En effet, nous lisons à tour de rôle les pensées des différents personnages. Et c’est ainsi que l’on apprend leur histoire, leurs doutes, leur malheur. L’histoire passe au second plan. Ce qui n’est pas un mal en soi, le problème est que la juxtaposition de divers portraits malheureux peut sembler parfois surfaite, ou presque ironique. Trop de maux nous empêchent d’y croire en quelques sortes. Les personnages ne sont jamais heureux, se disputent tout le temps, sont en permanence en quête de leur identité perdue, et ça en devient lourd. Parce que chaque personnage a sa dose de malheur : Nana et Gabriel ont perdu deux enfants de la tuberculose, Édouard n’est pas heureux dans son travail et n’a pas d’amis véritables, Victoire vieillit difficilement et retrouve son frère Ernest avec lequel elle a entretenu une relation incestueuse, Albertine a perdu son mari à la guerre et son fils, Marcel, a une insuffisance rénale de sorte qu’il est toujours en hypothermie et manque de mourir à chaque instant… Oui, c’est un peu trop pour nous.

Un passage qui en vaut la peine : Maria sous les étoiles

Le seul moment de l’œuvre où un personnage savoure un instant de bonheur – plus beau passage de l’œuvre selon nous puisqu’il nous sort enfin de cette dure réalité et laisse place au rêve – c’est lorsque Maria, la mère de Nana, oublie le malheur qui accable sa fille, part dans sa maison de campagne avec son mari Fulgence, et se laisse aller en regardant le ciel étoilé.

« Et lorsque l’obscurité survient, d’un seul coup, comme un coup fatal donné à une créature déjà mourante, Maria se retrouve dans le noir total et a l’impression qu’elle va perdre l’équilibre. Elle ne sait plus où se trouve le haut, le bas, elle a le vertige, elle veut tendre les bras, mais elle a peur de heurter Fulgence ou la rambarde en bois. Elle se dit que ses yeux vont s’habituer à la noirceur comme quand on entre dans un cinéma et que le film est commencé. Rien ne se passe. Elle flotte à mille pieds au-dessus de la maison. Si elle essaie de se lever, elle va faire une chute de mille pieds ! Sa chaise navigue au-dessus d’un monde qui n’existe plus ! Elle reste donc immobile, la tête relevée, et se réfugie dans les milliards d’étoiles – au moins, elle sait maintenant où se trouve le haut – qui clouent le ciel. Tout s’est arrêté. Elle est convaincue que tout s’est arrêté. L’univers marque un temps.
[…] Elle prend une longue respiration. Elle qui a tant rêvé de voyages, d’incessants déplacements, qui s’est débattue toute sa vie pour éviter l’immobilisme, pendant un infinitésimal instant qui lui semble une éternité, clouée à une chaise berçante dans l’obscurité totale, elle se défait de ses malheurs et se sent heureuse. »

On retrouve ici la plume poétique de Michel Tremblay, qu’on aime tant… Sa légèreté, son imaginaire simple et doux… qui rentre en contraste avec le style plutôt violent et hargneux que l’on retrouve dans les nombreux dialogues de l’œuvre. Ces dialogues sont écrits presque phonétiquement pour retranscrire le parler québécois des années 40 – pas toujours facile à suivre pour les non-initiés d’ailleurs.

© Huffington Post Québec
© Huffington Post Québec

Une fin pleine d’espoir

Comme nous l’avons déjà précisé, ce roman vient clore une chronique longue de neuf romans. Sa fin n’était donc pas sans importance, elle ne pouvait pas nous décevoir. Michel Tremblay a bien réussi son coup : en cette fin de roman, Nana décide d’avoir un nouvel enfant avec Gabriel. Cette femme, bien qu’étant le personnage le plus sombre de l’œuvre, arrive enfin à se projeter et à envisager un futur non pas heureux, mais moins triste. Cette fin en suspend apporte de l’espoir dans un milieu où il n’y en avait pas (une famille pauvre pendant la Seconde guerre mondiale…), et donne un souffle nouveau à l’œuvre. Comme si toute cette « traversée » menait à ce nouveau souffle de vie. Et c’est d’ailleurs dans une entrevue effectuée en 2015 par le Huffington Post Québec que Michel Tremblay annonce l’importance de cette fin. En effet, elle annonce une nouvelle saga : Les Chroniques du Plateau-Mont-Royal (quartier montréalais où ont emménagé les Desrosiers). Quel sera alors le futur de Nana et de Gabriel ? Michel Tremblay nous le fera découvrir incessamment sous peu.

Cet ouvrage laisse perplexe. Il est difficile de s’attacher aux personnages, ou que très partiellement, parce qu’ils semblent faux, ou déjà vus, bien que la fin du roman annonce leur possible évolution.
Seule Maria, cette dame âgée à la fille anéantie par le chagrin, peut rester dans la tête et dans la peau. Ce personnage laissera incontestablement une trace dans nos esprits.

Sarah Chovelon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *