TRiiiO – ou la Joie, tout simplement

Le jeudi 16 novembre à 20h, Gabriel Chamé Buendia, Heinzi Lorenzen et Alain Reynaud présentaient leur TriiiO au Hangar du Théâtre des Subistances. C’est la première fois que ces trois clowns choisissent de monter un spectacle ensemble. Alain Simon met en scène cette rencontre entre trois personnages, trois univers et trois artistes aux parcours et aux origines très différents. Les numéros écrits par Ami Hattib oscillent entre tradition et création. Félix, Fritz et Piola sont trois clowns très humains, on retrouve dans leurs paroles et dans leurs gestes des attitudes quotidiennes, des personnalités fortes. Ils sont d’une grande virtuosité et d’une extrême vitalité. Tout au long de la représentation, les trois clowns essayent désespérément de jouer leur spectacle, ils esquissent des chants, des danses et des numéros d’acrobatie mais sont sans cesse distraits par l’organisation du vin d’honneur.

Trois univers, quatre langues et une famille 

© Romain Etienne
© Romain Etienne

Ce spectacle est en effet une véritable rencontre entre trois clowns et trois artistes dont il convient de rappeler les parcours tant ils font la richesse du trio. Alain Reynaud, est aujourd’hui directeur de La Cascade, Maison des arts du clown et du cirque. Quelque temps après avoir terminé le conservatoire de musique de Lyon, il se forme au clown et fonde avec d’autres élèves du Centre National des Arts du Cirque la troupe des Nouveaux Nez qui produit aujourd’hui le spectacle. Sur scène, il est Félix, le prénom peut-être qu’on entend le plus, celui qu’on ne cesse de solliciter, qui essaye de mener la représentation à son terme, qui donne des ordres à ses deux acolytes et qui s’épuise de leurs maladresses. Gabriel Chamé Buendia a commencé le clown en Argentine. Clown provocateur, comédien, metteur en scène, il voit sept de ses spectacles censurés par la dictature. Il a aujourd’hui fondé son école de théâtre à Madrid, il tourne en Espagne et dans le Monde. Il a parmi de nombreuses expériences rejoint le Cirque du Soleil pour deux créations. Dans TriiiO, il est Piola, clown à peine libidineux, parfois vulgaire mais toujours touchant. Enfin, le magnifique Fritz, enfant torturé et inquiet, qui parle en anglais et chante en allemand est certainement le personnage le plus émouvant du spectacle. Il est interprété par Henri Lorenzen qui est le responsable pédagogique du FRACO et qui a voyagé avec le Footsbarn Travelling Theater.

Quatre langues donc, des formations et des clowns très différents se retrouvent au plateau pour tenter de jouer un spectacle et peut-être également pour fonder une famille. Inscrits dans l’histoire du clown qui ressurgit dans tout le spectacle, ces artistes qui sont tous trois de grands pédagogues transmettent un art, un savoir-faire, une tradition qu’ils font vivre et qu’ils renouvellent sens cesse. Ils prennent leur place chacun à leur manière dans une généalogie artistique. Les personnages Fritz, Piola et Félix forment malgré eux mais pour leur plus grand bonheur une famille dans laquelle chacun dépend des maladresses de l’autre, et dont on découvre au fil du spectacle les conflits et les tendresses. De même, Alain Reynaud, Heinzi Lorenzen et Gabriel Chamé Buendia sont trois frères héritiers d’un patrimoine qu’ils explorent chacun à leur manière. Ensemble, ils se créent une famille artistique au sein des pratiques contemporaines du clown.

Une joyeuse rencontre avec le public

La rencontre n’a pas seulement lieu entre ces trois clowns, elle intègre également un public. On est ici bien loin des prises en otage qui ridiculisent des spectateurs sur scène et qui se jouent des moqueries ou de l’humiliation. Dès son entrée dans la salle de spectacle, le public est accueilli par les clowns qui aident au placement. Félix serre des mains, embrasse chacun, ordonne qu’on resserre les rangs et court d’un bout à l’autre de la salle avec son registre de réservation à la main. Piola, pendant ce temps-là met le bazar dans les gradins, il dérobe les sacs et les manteaux de ceux qui sont assis, les mélange, il porte les spectateurs jusqu’à leur place et les fait passer dans le public. Fritz, lui, rafraichit le public avec un petit pistolet à eau, il bougonne que la salle est trop chauffée. Tous les sièges sont pris et il y a des spectateurs sur les marches. Depuis cet accueil jusqu’aux applaudissements incessants, le dialogue entre la scène et la salle ne s’arrête pas. Souvent complices des bêtises de Fritz et Piola, les spectateurs se livrent à une bataille de chapeaux, supplient Félix de revenir sur sa décision quand celui-ci choisit d’annuler le vin d’honneur, chantent avec les artistes. Tout cela se fait de manière très spontanée, sans donner le sentiment d’une sollicitation un peu artificielle du public comme on rencontre parfois dans certains numéros de clown.

Lorsqu’on parle de famille, on peut également penser à toutes celles qui sont dans la salle. En effet, le public est très familial sans l’être exclusivement comme le sont souvent les spectacles jeunes publics. Ici beaucoup de jeunes adultes, d’étudiants, et d’enfants composent une salle d’une grande jeunesse et d’une grande fraicheur comme on en voit peu aujourd’hui dans les théâtres lyonnais. Cette présence de plusieurs générations réunies autour d’un spectacle qui n’est pas directement estampillé jeune public permet une véritable diversité des rires. La salle n’est presque jamais envahie par un rire de masse mais il est très régulier que des rires solitaires surgissent de la foule. Les différentes formes de comique et d’écritures clownesques explorés par les trois personnages touchant de façon particulière chaque spectateur selon son âge mais surtout selon sa sensibilité.

Le rire ricoche sans cesse sur une nouvelle fantaisie, à la façon dont Fritz et Piaola jouent avec une balle rebondissante imaginaire qui fait « ha » à chaque rebord et dont la course laisse entendre un grand rire. Fritz souffle dans une bouteille en plastique comme on souffle dans un tuba, demande à Félix de dire « Hop » pour qu’il réussisse à sortir son pied de la glacière et lorsqu’il annonce soudain qu’il est fatigué, les trois clowns s’endorment les uns sur les autres et se plongent dans des rêveries métaphysiques : « Qu’est-ce que tu préfères, l’ordre ou le chaos ? ». C’est en effet les deux pôles entre les quels oscillent le spectacle. L’ordre, Félix essaye désespérément de faire régner, et il est également pour les artistes la rigueur et la virtuosité des numéros. Le chaos est dans ces actions qui devraient prendre trois secondes et qui durent quinze minutes, dans la perte de Fritz qui ne trouve pas le hall du vin d’honneur, dans cette scénographie en perpétuel mouvement, cette représentation qui ne parvient pas à commencer.

© Romain Etienne
© Romain Etienne

Il est un mot qui est de moins en moins employé pour parler de théâtre ou du quotidien français aujourd’hui, qui pourrait pourtant définir ce spectacle avec évidence : Joie. Il est rare qu’au cours de ces dernières saisons théâtrales un spectacle ne se revendique pas comme « d’actualité » ou comme inscrit dans l’histoire de notre société contemporaine. Ces trois clowns n’ont pas cette prétention. Leur savoir-faire, leur vitalité, leur imagination sont tout entier au service de cette joie profonde, de ce rire qui n’est pas basé sur l’humiliation « la blague, la vulgarisation et l’autodérision » comme ils le soulignent dans leur note d’intention. Cette qualité du rire et cette joie profonde, intergénérationnelle, cette jouissance et cette spontanéité dans les réactions du spectateur sont une des forces et des beautés du spectacle.

Le spectacle s’achève sur son commencement « Mesdames Messieurs nous n’avons plus le temps d’attendre les retardataires ». Félix après avoir passé une heure à faire l’appel des spectateurs et à organiser la représentation, propose que le spectacle ait lieu après le fameux vin d’honneur. Quand, à la fin du spectacle, les clowns annoncent un lever de rideau, les applaudissements retentissent : la joie du spectateur devient le véritable spectacle.

Dans un recueil d’entretiens des membres de la troupe des Nouveaux Nez paru chez Actes Sud en 2012 Alain Reynaud écrit : « Pour aimer, il faut être deux, comme pour rire. ». Il semble que cette phrase raconte les formidables rencontres de ce travail, rencontres entre ces artistes, ces clowns, ces univers, mais également cette belle rencontre entre la salle et la scène.

 

Malvina Migné

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *