Tristan et Yseult, un conte à voi(e)x multiples au TNP

Cette année, comme l’année dernière, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne propose un cycle sur le berceau de la langue dont le but est de montrer « le français en son enfance », de montrer que l’ancien français existe toujours et que ces histoires ou mythes sont encore bien présents de nos jours.
Ce cycle propose donc de nous faire entendre quatre textes médiévaux : La Chanson de Roland, Le Roman de Renart, Le Franc-Archer de Bagnolet et Tristan et Yseult. Trois de ces textes sont particulièrement connus et sont très régulièrement étudiés au collège – encore que La Chanson de Roland tend à disparaître des programmes en raison de son « caractère raciste » selon quelques personnes bien pensantes du Ministère de l’Éducation Nationale. Ainsi, Christian Schiaretti a fait le pari de miser sur des grands mythes littéraires adaptés au théâtre, comme il l’avait fait avec Le Grââl Théâtre les années précédentes, sans oublier le théâtre avec Le Franc-Archer de Bagnolet, qui illustre ce qu’était le théâtre médiéval.

Lecture, récitation ou théâtre ?

©Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Dans la petite salle Jean Vilar, point de décors, seuls deux pupitres trônent au milieu de la scène attendant les deux comédiens. Julien Gauthier et Juliette Rizoud se connaissent depuis une dizaine d’années et leur complicité saute aux yeux et font d’eux de magnifiques Tristan et Yseult. Mais ne sont-ils que cela ? Pas tout à fait. Si Julien joue toujours le rôle de Tristan et Juliette le rôle d’Yseult, chacun joue le roi Marc à tour de rôle, chacun prend la place du conteur mais le jonglage d’un personnage à un autre est toujours très clair, pertinent si bien que le public n’est pas déstabilisé par ce qu’il voit ni entend.
La pièce commence par la lecture, derrière les pupitres, de deux textes étrangers puis lorsqu’on arrive à l’histoire contée par les auteurs français, la lecture laisse place à la récitation et au jeu. Pourquoi récitation ? Lorsque les acteurs reprennent le rôle du conteur, ils retournent derrière leur pupitre et content le texte sans jouer réellement ce qu’ils disent. C’est uniquement lorsqu’ils interprètent ou prononcent les paroles des personnages eux-mêmes qu’ils jouent et interprètent comme au théâtre. Ainsi la représentation oscille toujours entre récit et jeu.
Si Christian Schiaretti parle de « proto-théâtre » en parlant de ces mises en scène sur le berceau de la langue c’est probablement parce qu’il sent et devine que si le texte avait dû être représenté au Moyen-Âge, il l’aurait été ainsi. Au XIIème siècle, à l’époque de l’émergence de l’histoire de Tristan et Yseult, les troubadours et trouvères véhiculaient les histoires, ce qui explique les nombreuses variations qui existent entre les textes selon d’où ils viennent. Ces personnages ne savaient généralement ni lire ni écrire, aussi, apprenaient ils par cœur les histoires – occasionnant des erreurs à l’origine des différentes versions – ils les racontaient de la façon la plus vivante possible en tentant de donner corps et vie aux personnages dont ils font le récit des aventures. De fait, cette forme artistique n’est ni une pièce de théâtre, ni une récitation, ni une lecture mais bien une performance de troubadour ou de trouvère très bien servie par Julien Gauthier et Juliette Rizoud.

Une langue à entendre et écouter

Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Si on revient au sens premier du mot « entendre », cela signifie comprendre, être capable d’écouter quelque chose et se l’approprier. C’est exactement ce que nous propose le texte de Pauline Noblecourt.
Le début est brutal et heureusement qu’une hôtesse nous explique avant le début de la pièce que si nous ne comprenons pas le début du texte c’est normal et que tout nous sera expliqué par la suite. L’histoire commence par la lecture par Juliette de l’incipit du texte de l’allemand Eilhart von Oberg puis par la lecture par Julien du norrois de Frère Robert. L’ancien allemand et l’ancienne langue scandinave sont incompréhensibles et pourtant la magie opère. Par ces sons venus d’un autre temps, nous voici plongés au XIIème siècle. Si ce choix initial peut paraître déroutant, il est en fait révélateur de la volonté de l’autrice qui souhaite nous faire comprendre qu’il n’existe pas de bonnes ou mauvaises versions de l’histoire de Tristan et Yseult. Toutes sont valables et toutes s’entrecoupent pour nous offrir un mythe complet et complexe qui se laisse apprivoiser dès lors qu’on prend le temps de l’écouter…

Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Passés ces deux préludes internationaux, arrivent les textes français (anglo-normand) de Béroul et de Thomas. Ces textes nous sont donnés à voir puisque les deux comédiens s’évertuent à nous les jouer mais ce qui nous « merveille » comme dirait Perceval en Ancien Français dans Le conte du Grââl, c’est que la langue médiévale se mélange agréablement avec la langue moderne. Le texte nous est parfois livré en Ancien Français et chaque fois, il nous est expliqué ou traduit, mais ce qui ravit le spectateur c’est qu’il peut essayer de comprendre certaines phrases ou certains mots qui n’ont pas beaucoup évolué depuis le XIIème siècle.
Une double lecture s’offre à nous, celle de l’écoute qui consiste à apprécier le texte et la performance des acteurs et celle de l’entendre qui nous invite à percer les mystères de la langue médiévale. Si on écoute bien le texte médiéval de Thomas et Béroul et sa traduction, alors on peut entendre le sens de l’Ancien Français et toute sa poésie…

Cet exercice est périlleux mais ô combien ludique et intéressant, il permet de se réapproprier le mythe, de se laisser bercer et d’entendre la langue de nos ancêtres, la langue à l’origine de la nôtre…

Jérémy Engler

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