Mel Teapot et son coup de coeur pour les Trois grands fauves de Hugo Boris ou l’art de faire des Grands Hommes des héros romanesques

Hugo Boris est un jeune écrivain français, auteur de quatre romans, dont La Délégation norvégienne (2007). Pour son quatrième ouvrage, intitulé Trois grands fauves, celui-ci a décidé de s’inspirer de la vie de trois hommes au combien célèbres : Danton, Hugo, Churchill. Si l’écrivain dispose d’informations préalables pour composer, palliant ainsi l’angoisse tant redoutée de « la page blanche », la tache n’en est pas pour autant aisée. Il faut parvenir à trouver des anecdotes nouvelles ou moins connues sur ces hommes très célèbres et sur lesquels beaucoup de choses ont d’ores et déjà été écrites. Et il faut surtout parvenir à transformer le matériau biographique en roman. Tel est le challenge auquel Hugo Boris s’est confronté. Force est de constater qu’il a parfaitement réussi son pari.

Danton

Pourquoi Danton, Hugo et Churchil ?

La réponse semble se trouver dans le titre : parce que ce sont « trois grands fauves ». Les trois hommes n’ont en effet pas été choisis par hasard. Bien que l’auteur consacre à chacun d’eux une partie, de nombreux liens peuvent être établis entre ces trois hommes. L’auteur veille à soigner les transitions entre chaque grand homme et à ménager des échos au sein des chapitres. Ainsi, Danton a faim lorsqu’il marche vers l’échafaud et Hugo est d’emblée présenté comme un ogre. Alors que Danton meurt à six heures, Hugo naît à six heures. Danton est même évoqué dans la famille Hugo lors d’une séance de spiritisme à Guernesey. Churchill, quant à lui, envie les enfants de Victor Hugo, pensant à tort que l’écrivain est un père adorable. Hugo, a quant à lui rendu hommage à la famille Churchill dans Les Misérables, c’est ce qu’apprend Winston Churchill de Clémentine Hozier, sa future femme, qui donne des cours de français. Churchill se compare lui-même à Hugo en mentionnant que certes sexuellement il n’a pas la forme de ce dernier mais qu’il écrit autant que lui. Churchill se reconnaît également en Danton lors de la capitulation de Paris en 1940. Comme la statue de Danton qu’il observe, il est en colère. En 1945, lors du départ des Allemands, Churchill, soulagé, apprend que la statue de Danton est un des seuls bronzes qui n’a pas été fondu. Les destins de ces trois hommes semblent donc étroitement liés. Chacun à sa manière perpétuant la mémoire et le souvenir de l’autre. Chacun de ses personnages semble se réincarner en partie dans les autres.
En outre, de nombreux points communs lient ces trois êtres entre eux. Le plus évident est leur défi perpétuel face à la mort. Danton, Hugo et Churchill souffrent tous d’une blessure initiale qui les conduit à résister contre vents et marées, à se comporter en véritables fauves. Pour Danton, c’est son visage meurtri qui le pousse à surmonter tous les défis, à s’imposer. Hugo, qui est un être chétif à la naissance, a soif de vie. Churchill, endure une blessure psychologique, il n’est pas aimé par son père. Il risque alors perpétuellement sa vie pour prouver sa valeur et son courage. La vie n’a pas épargné ces trois hommes, ce qui les conduit à repousser les limites, à faire preuve d’une force surhumaine.
Le roman d’Hugo Boris est donc un véritable triptyque puisque les portraits des personnages décrits se répondent les uns les autres. Mais si l’auteur a choisi Danton, Hugo et Churchill, c’est parce qu’il a senti en eux, un fort potentiel héroïque.

Hugo

De l’homme connu au personnage de roman, de la biographie à la fiction

Le livre d’Hugo Boris porte le sous-titre roman. Bien que l’auteur choisisse des personnes ayant réellement existé, celui-ci ne raconte pas fidèlement la vie de ces grands hommes dans les moindres détails mais s’appuie sur des informations avérées pour créer. Il recueille les éléments les plus romanesques, les plus pittoresques, les plus insolites de l’existence de ces prédateurs pour composer. Ils servent de terreau à l’imagination d’Hugo Boris. D’ailleurs, seuls les événements symboliques, qui contribuent à montrer que ces trois hommes sont des prédateurs sont conservés. L’écrivain fait quelques entorses à la vérité ou plutôt enjolive, transforme, rajoute, et c’est d’ailleurs ce principe d’addition qui le distingue du biographe.

« Le biographe opère une soustraction pudique alors que le romancier opère une addition décomplexée 1. »

Par exemple, il est impossible de connaître les sentiments exacts de ces trois êtres, de savoir les paroles intimes qu’ils ont pu échanger avec leurs proches. Il s’agit alors pour le romancier non seulement d’inventer les paroles que Danton, Hugo et Churchill ont pu prononcer, mais encore d’imaginer leurs sensations, leurs réactions. De plus, nous sommes face à des êtres réels qui sont métamorphosés sous la plume du romancier en véritables héros. D’hommes illustres, ils passent à monstres, héros. Danton, Hugo, Churchill nous sont montrés comme des êtres invinciles, immortels. C’est pourquoi, ils sont animalisés et transformés en fauves par l’auteur. Danton, laid à faire peur, d’une carrure hors-norme, rugit lorsqu’il prend la parole devant les révolutionnaires.

« Prononcées par lui, les phrases ne sont plus les mêmes, transfigurées, magnifiées par la puissance de sa voix de basse-contre, le velours menaçant de son regard. Il fait de l’or de ce plomb. »

Danton, animalisé dans un premier temps, est métamorphosé en alchimiste, en magicien capable de subjuguer, de sa voix tonitruante, la foule venue l’acclamer. Hugo, doté d’une santé de fer, est une force de la nature. Plus qu’un animal, Hugo devient un personnage de conte. Il est présenté comme un ogre, dévorant aussi bien la nourriture que les femmes. Ogre mais aussi vampire, il se nourrit métaphoriquement du sang de ses enfants pour continuer de vivre.

« Il semble que la chair de l’un passe dans l’autre, que le fils suffoque sous le poids d’une pesée invisible. (…) Le fort écrase le faible. Victor écrase Victor. La jeunesse, la santé, la nourriture, la parole, la chaleur, les couleurs…Le père les prend pour lui. »

Churchill est également vu comme une bête féroce, que rien ne peut abattre. Loin de redouter le combat, il le recherche.

« Un sourire passe dans ses yeux. Perché sur l’étrier, il a un frisson de gaieté qu’il réfrène afin de ne rien laissé voir. Cela ne se dit pas qu’on aime la guerre quand on tracte quarante blessés sur une locomotive criblée d’impacts et qu’on n’a pas, soi-même, la moindre égratignure à montrer. Qu’importe, il est prêt à mourir pour. Il la trouve fascinante en elle-même, la guerre. »

Dotés d’une force surhumaine, de pouvoirs, ces hommes deviennent héros ou anti-héros. Quoi qu’il en soit, ils dépassent et surpassent le simple statut d’homme célèbre pour s’élever au rang de héros. Le fait que l’on s’attache à ces derniers ou que l’on ressente de l’antipathie en est la meilleure preuve.

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Un autre regard sur ces hommes illustres

Grâce à l’écrivain, le lecteur pénètre dans l’intimité de ces « trois grands fauves ». Le roman n’est pas une simple juxtaposition d’événements. La narration est ponctuée d’anecdotes, de dialogues, de scènes, d’arrêts sur image. Ces morts illustres ne sont pas figées comme dans les manuels d’Histoire ou de littérature mais nous sont rendues vivantes, présentes. Ainsi, on vit en même temps que Danton, sa défiguration originelle suite à un coup de sabot, et sa violente douleur lors de la mort de sa femme, Gabrielle. Celui-ci fait exhumer le corps de son épouse pour qu’un sculpteur prenne l’empreinte du visage de Gabrielle. Toutefois, on sourit avec lui quand il constate avec humour qu’au moment de mourir, l’instinct vital se manifeste : il a faim. On assiste également aux avances que Victor Hugo fait à sa belle-fille, après un dîner chez cette dernière. De même, on pénètre avec la famille Churchill dans un restaurant où l’on est témoin de l’entretien de Churchill avec Hanfstaengl, proche d’Hitler.
En outre, et c’est ce qui fait la richesse de ce livre, nous sommes bien loin des idées reçues concernant ces « monuments historiques ». Hugo Boris change notre regard sur ces hommes. Par exemple, le jeune écrivain nous fait ressentir de la sympathie voire de la pitié pour Danton, l’homme à la « gueule cassée », qui est d’habitude uniquement perçu comme un révolutionnaire cruel et sanguinaire. Il nous apparaît ici comme un homme attendrissant et rempli d’humour. Ce paradoxe entre monstruosité physique et séduction, noblesse de cœur est parfaitement résumé par Hugo Boris : « Son animalité est au principe même de l’élégance qu’on lui reconnaît ». Victor Hugo, quant à lui, n’est plus perçu comme l’écrivain célèbre et intouchable mais comme un être relativement abject et orgueilleux, qui n’hésite pas à mépriser tous ceux qui l’entourent. Il ne semble pas plus respecter les femmes – dont il multiplie les conquêtes, inscrivant à chaque fois le nom de celle qu’il a consommée dans son petit carnet – que ses propres enfants, qu’il rabaisse dès qu’il le peut. Hugo Boris dresse le portrait d’un père indigne.

« Dans sa vitalité triomphante, le mutisme de sa seconde fille l’épuise, la passivité de ses fils le désespère. Il sait bien que la meilleure d’entre-eux, s’est noyée. »

Enfin, on ressent de l’empathie pour Churchill. C’est une personne touchante qui est dépeinte par le romancier. Cet homme avant d’être un génie militaire, est avant tout un homme qui, depuis son plus jeune âge, n’a pas cessé de vouloir plaire à un père, qui le considérait comme un moins que rien. Cette volonté acharnée, cette ambition déterminée, cette propension à se mettre en danger – autant de qualités qui sont au fondement la personnalité de Churchil – ne prennent sens que si l’on sait que le seul objectif est de devenir quelqu’un aux yeux du père, de l’impressionner, de remporter son approbation. La phrase que Churchil prononce à son propre fils, auquel il a donné le nom de son père, Randolph, témoigne de la blessure d’une vie, de la souffrance ressentie par celui qui n’a jamais pu avoir une relation privilégié avec son père : « Je t’ai davantage parlé au cours de ces vacances que mon père ne m’a parlé de toute sa vie. »

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Au fil des pages, on comprend que l’écrivain s’est attaché à ces trois prédateurs. Cet attachement se transmet au lecteur. Plus on avance, et plus on a l’impression de connaître intimement ces trois hommes. Vous ne verrez plus jamais Danton, Hugo et Churchill de la même manière.

Mel Teapot


1 Propos recueillis par L’Envolée Culturelle lors de la participation d’Hugo Boris à la conférence « De la biographie à la fiction : quelle place pour l’imagination ? » aux Assises Internationales du Roman 2014.

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