« Tu as bien fait de venir, Paul » : une conversation touchante à l’Espace 44

L’espace 44 produit du 3 au 8 novembre une des pièces «intimistes » de Louis Calaferte. C’était un écrivain français, lyonnais de surcroît, qui a laissé une production assez importante de récits, de pièces de théâtres et de poèmes. On nous propose de découvrir une de ses pièces, Tu as bien fait de venir, Paul, créée par André Sanfratello, actuel directeur artistique de l’Espace 44, qui joue sur le langage et la tendresse entre un père et son fils, tout en sensibilité.

Une conversation insipide entre père et fils…

La pièce commence par un homme dans son fauteuil, qui semble avoir un certain âge. Il fait chaud. Un autre homme apparaît en fond de scène : c’est Paul, son fils. Il ne dit pas vraiment pourquoi il vient. C’est pour cela qu’au début on se demande comment vont évoluer les échanges entre ces deux personnages : on parle de choses et d’autres, l’aménagement de la ville, la chaleur. Vient-on pour voir deux personnages parler de la pluie et du beau temps ? Les dialogues semblent sans fond et pourtant quelque chose nous met en attente.

Il n’y a certes pas un très grand intérêt à savoir que la mercerie a été transformée en restaurant, en revanche, cela devient intéressant lorsque les personnages se disent qu’ils pourraient peut-être y aller un jour. Ils pourraient. Une grande partie de leur dialogue ce fait finalement au conditionnel : ils pourraient faire beaucoup de choses ensemble. Cependant quelque chose les en empêche. On peut croire au début que c’est de la mauvaise foi, que ces personnages sont justes fainéants. On s’exaspère à les voir parler, prévoir des choses sans fixer de date. Pourquoi ne veulent-ils pas tout simplement faire les choses plutôt que les prévoir ? Cet échange semble être une longue fresque des activités qu’ils leur seraient possibles de faire mais cela reste quelque chose sans relief, figé, là où on voudrait justement du mouvement. Ce personnage ne peut pas venir voir son père sans raison, comme ça, après une longue absence. Il ne peut pas venir pour parler des arbres coupés dans le quartier, pour parler au conditionnel.

Tout ce discours qui paraît si vain est appuyé par les décors. On est dans l’appartement du père, où il a emménagé, seul, après la mort de sa femme. Il semble rustique. Mais ce qui frappe surtout c’est que tous les meubles sont emballés, comme si cet environnement était semblable aux paroles, comme s’il était en carton. Comme si finalement, les personnages ne pouvaient pas sortir de ce cercle de phrases préfabriquées et ne pouvaient pas se dire les vérités qui les touchent personnellement.

Qui tourne aux confidences

© Mélina Cormier
© Mélina Cormier

Après quelques échanges peu excitants, on commence à voir se dessiner des choses plus profondes. Le fils parle de son regret de ne pas avoir pu habiter à la campagne à cause de sa femme, qui est lunatique et difficile à contenter. Il dit y mettre du sien mais sans rien avoir en retour. On voit alors qu’il y a une faille, qu’il ne doit pas avoir très envie de rentrer chez lui, de plus sa femme ne cuisine pas très bien. En opposition, il y a des références aux souvenirs avec sa mère, elle qui cuisinait bien, elle qui était affectueuse. Mais on apprend aussi que c’est bientôt l’anniversaire de sa mort. Ça va faire dix ans qu’elle est partie, elle n’était pas là pour voir le mariage de son fils. Ces paroles laissent alors place à des silences. Ceux-ci mettent Paul mal à l’aise, il s’agite. Il se lève soudainement, prend sa veste, se rassoit, va voir à la fenêtre. Il est face à un dilemme : doit-il partir ou rester ?

Il décide de rester. Ses paroles et ses gesticulations vaines se transforment en retrouvailles émouvantes : on voit d’ailleurs l’apparition de musique qui dénote avec l’effet de réel présent au début de la pièce. On va jusqu’à chorégraphier les mouvements des personnages qui, alors qu’ils parlent de tapisserie font un court mouvement de valse, ce qui représente leur bonheur de se revoir. Et même si les mots ne sont pas faciles, certaines choses finissent par sortir. Ce conditionnel marquait la faille, la distance qu’ils avaient créé progressivement entre eux : ils ne savent pas trop se dire les choses alors ils ne se voient pas trop. Pourtant, devant le nombre de sorties possibles, on comprend que ce n’est pas de la mauvaise foi, mais une réelle envie de rester. Ils disent « on pourrait » parce qu’ils ne veulent pas dire « allons-y, j’en ai besoin ».

Enfin, les ennuis qui apparaissent au détour de la conversation semblent grossir. Paul les évoque mais ne s’épanche pas, et son père ne le lui demande pas. Or on voit bien, dans sa manière de raconter délibérément ses histoires de couple, qu’il n’attend qu’une chose : que son père lui pose des questions. Paul est venu parce qu’il a besoin de parler, parce qu’il a besoin de son père mais il est trop maladroit pour le dire. Son père est plus qu’heureux de le voir mais il ne veut pas le déranger. Les deux s’empêtrent dans cette situation où les non-dits occupent une place trop importante. Ils ont juste besoin l’un de l’autre.
Cette production de l’Espace 44 est émouvante et nous questionne sur nous-mêmes : aurions-nous mieux fait de dire à nos proches qu’on les aime quand nous en avions l’occasion ? Cette pièce révèle un beau texte de Louis Calaferte, sensible et juste, sur la relation indéfectible d’un père et de son fils, mais également, de manière plus universelle, sur nos relations avec les personnes qui nous sont chères, que les mots nous viennent ou pas.

Solène Lacroix

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