Tu me tues. Tu me fais du bien.

Nous sommes en 1959, après le refus de deux autrices, Alain Resnais se tourne vers Marguerite Duras afin qu’elle écrive pour lui le scénario d’Hiroshima mon amour. Du texte au film, du film au texte et maintenant au théâtre. Nous sommes en 2019 et Bertrand Marcos met en scène ce texte fabuleux avec Fanny Ardant seule en scène. Hier soir, samedi 9 novembre, L’Envolée Culturelle était au Radiant-Bellevue. Retour sur une heure atemporelle.  ( Fanny Ardant © Carole Bellaiche )

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Hiroshima mon amour © Milad Ayoub

« La nuit, ça ne s’arrête jamais à Hiroshima ? »  

Mettre en scène un texte de Duras est une épreuve, surtout quand celui-ci est originellement destiné au cinéma. C’est un défi de taille pour Bertrand Marcos qui n’en est toutefois pas à sa première fois avec la plume Durasienne, puisqu’il a mis en scène L’Été 80 avec Fanny Ardant en rôle titre. Dans Hiroshima mon amour, l’actrice est « Elle » et la voix de Gérard Depardieu est « Lui ». Le silence se fait, la salle est plongée dans un noir absolu puis, Fanny Ardant fait son apparition sur scène accompagnée d’une lumière qui la dévoile doucement. La lumière dessine son corps et la musique accompagne ses pas. Autour d’elle c’est la nuit, il fait noir. Les yeux s’adaptent difficilement. Sommes-nous dans un rêve ? Nous plongeons véritablement dans l’esprit de la française qui nous transporte tantôt à Hiroshima, tantôt à Nevers. Nous sombrons dans un puzzle de sentiments : le témoignage de guerre impossible, la passion furtive mais furieuse, la douleur du passé qu’elle essaie d’oublier.
Bertrand Marcos a fait le choix d’une mise en scène épurée à l’extrême. Seul un fauteuil noir trône derrière la comédienne. Mais elle ne s’y assiéra que peu, préférant les planches de la scène.  Rien. Ce « rien », leitmotiv de l’œuvre, est synonyme du décor. Rien. Comment mettre autrement en scène un texte de Duras ? Le rien est suffisant car le texte rayonne déjà. L’étrangeté Durasienne doit être entendue dans son plus simple appareil : un dessein réussi pour Bertrand Marcos.

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Fanny Ardant © Getty / Alexander Shcherbak

« Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien. »  

La comédienne est face à elle-même, face à l’obscurité. Lui, n’est pas physiquement là, il n’y a que sa voix qui résonne dans la salle, qui résonne dans nos têtes. Une voix grave, autant dans le ton que dans le thème, une voix puissante et juste. Une voix omnisciente ? Est-il mort, a-t-il déjà été en vie ? Qui est-il ? Il est tous les amants, il est à la fois le bavarois et le japonais. Le couple Ardant – Depardieu est récurrent au cinéma et leur complicité se ressent, même si physiquement, « Lui », n’est pas là.  C’est un bonheur d’entendre ce phrasé si particulier, être déclamé par deux acteurs aux voix particulières et familières.
Nevers. Ne-vers. Vers rien. Never. Jamais. L’amour impur, l’amour impossible, l’oubli impossible, tout est indicibible. Se revoir. S’être vus. S’être aimés. Se quitter.
Fanny Ardant interprête avec magnificience la fragilité du personnage. Certains peuvent le voir comme un surjeu, mais n’est-ce pas-là l’esthétique Durasienne ? Celle d’une héroïne tragique habitée par la mort ?  Chancelante sur ses talons hauts, elle est habillée d’une robe noire, tout aussi sobrement que l’est la mise en scène. Car certes, la comédienne interpréte le texte, mais son corps s’efface pour laisser la place aux mots. Envoûtante et envoûtée, elle a su interpréter le sentiment difficilement saisissable de l’oubli impossible. Parfois notre esprit divague, rêvant, et c’est là la volonté de Bertrand Marcos qui souhaite « laisser libre cours à l’imaginaire de chacun ». Hi-ro-shi-ma. Nous y sommes, par le biais de la voix grave de Fanny Ardant, par la vue de son corps habité par le texte et par notre imagination laissée libre. L’immersion est achevée.

Toute la programmation du Radiant-Bellevue est à retrouver ici.

Hiroshima mon amour, d’après le scénario écrit par Marguerite Duras pour le film d’Alain Resnais. Mis en scène par Bertrand Marcos avec Fanny Ardant.

 

Candice

 

 

Article rédigé par Candice Grousset.

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