Un Acceso à la vie et à l’amour malsain ?

Déjà présenté dans le cadre du festival Sens Interdits au Célestins en octobre 2015, faisons un retour sur le spectacle Acceso, un monologue dynamique et dérangeant, de nouveau programmé à partir du 8 novembre jusqu’au 19 novembre 2016, et toujours dans le même théâtre !

Une performance à couper le souffle

S’il est vrai qu’un spectacle repose beaucoup sur son écriture et sa mise en scène, la performance des acteurs est elle aussi nécessaire pour la réussite d’un spectacle. La genèse du spectacle pourrait s’expliquer par ces quelques mots de Montaigne « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Pablo Larraín, talentueux cinéaste chilien s’aventure sur les planches pour la première fois avec ce spectacle, car le temps réduit qu’offre une scène de théâtre et la proximité avec le spectateur permettent une meilleure réception de son message. Mais ce qui l’a poussé à créer ce spectacle c’est la perspective de travailler avec l’acteur et comédien Roberto Farías. Et devant sa performance dans Acceso, on comprend l’enthousiasme du metteur en scène pour ce comédien lauréat du prix du meilleur acteur de théâtre en 2009 et en 2012.

Roberto Farías incarne Sandokan, un vendeur ambulant meurtri et désabusé par la vie, obligé de vendre des marchandises inutiles pour conserver son « accès » à la vie. Il réussit à passer de l’ivresse silencieuse à l’ivresse exubérante avec un débit de parole absolument incroyable et surtout prolongé, rendant la lecture des surtitres parfois difficile tant le rythme est élevé. S’exprimant dans un langage très familier voire argotique et plein de néologismes révélant son manque d’éducation, ce personnage sait se montrer drôle, touchant et pitoyable, si bien qu’on ne sait pas vraiment ce qu’on doit ressentir pour lui, ce qui crée d’emblée un malaise entre lui et le public. Ce public est maltraité tout au long de la pièce, puisque sans cesse pris à parti, pointé du doigt, invectivé et même houspillé avec une grande véhémence à la fin du spectacle. Sa prestation est déstabilisante, il navigue d’un rang à l’autre tout en se saoulant, passe entre le public et en fait un personnage central de la pièce, un personnage entièrement passif et donc coupable d’inaction à ses yeux.

Un « acceso » au spectacle malsain pour le spectateur

Acceso est un spectacle qui choque, ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le programme contient la petite mention : « Attention certains propos peuvent heurter la sensibilité des spectateurs ». Ici la morale occidentale et très empreinte de christianisme est particulièrement remise en question voire bafouée.

Le spectacle est construit autour de deux visages, celui du bonimenteur drôle à souhait qui tente de nous vendre des produits inutiles et celui de l’homme meurtri derrière le masque du vendeur dont les valeurs sont sens dessus-dessous. Sandokan raconte donc ce qui lui est arrivé et comment il a eu « acceso » à la « belle vie » selon lui.

Roberto Farías, imprégné de témoignages d’enfants détenus dans des Senames (Servicio Nacional de Menores), centres de réinsertion pour mineurs, nous fait vivre l’histoire de Sandokan, ce jeune enfant victime pervertie de ce système de réinsertion. Les curés en charge des adolescents les violent, les « embrassent », les « masturbent », « s’auto-masturbent », les « pénètrent analement » tout en leur expliquant que c’est ainsi qu’ils atteindront le salut divin et l’amour. Puis l’anecdote finie, Sandokan redevient un bonimenteur avant de raconter la même histoire avec les mêmes détails crus mais mettant cette fois-ci en scène des messieurs de la télé puis des responsables de salle de gym. La répétition des descriptions toujours différentes mais toujours très crues brise le confort du spectateur qui se retrouve gêné par ce qu’il entend. Ces pratiques nous semblent tellement dégradantes, tellement humiliantes et avilissantes qu’on est ravi de voir arriver les forces de l’ordre pour le sortir de cet engrenage. Sauf que lui ne veut pas sortir de cette vie là, car il respecte ces gens là, ils les estiment et leur est reconnaissant de l’amour qu’ils lui apportent et de l’« acceso » à l’argent et à une meilleure vie sociale.

©DR
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S’il est vrai qu’entendre sur scène le récit d’attouchements sexuels sur mineur par des membres importants de la société, qui de par leur position sont relâchés par la police, déstabilise et met mal à l’aise, ce qui nous choque c’est que Sandokan les protège et en redemande encore. Pour lui, ces relations sont la vie, la morale ; et « la bonne chose » c’est cet abus sexuel car il lui permettait de mieux vivre alors que maintenant il est obligé  de vendre des produits inutiles. Pour lui les valeurs sont inversées et ce qui nous choque est devenu la norme dans sa tête et son cœur ! Heureusement que chaque récit d’enfance est entrecoupé de ces retours au personnage du bonimenteur car il permet de souffler un peu et d’apporter un peu de rire et de légèreté à un spectacle qui serait bien plombant sinon.

Ce spectacle pose une multitude de questions, ce qui le rend dérangeant. Il bouscule nos valeurs et nous met dans la position du bourreau et non pas celle du compatissant comme en témoigne la fin du spectacle. Vous ne pourrez pas rester indifférents et vous serez amenés à des réflexions importunes mais fondamentales sur le Bien et le Mal dans la société chilienne et peut-être même dans la nôtre.

Jérémy Engler

2 pensées sur “Un Acceso à la vie et à l’amour malsain ?

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